Depuis que le Kremlin s’est retiré en juillet de l’accord de la mer Noire, qui visait à assurer l’exportation du blé ukrainien vers l’international, la ville portuaire d’Odessa a été le théâtre de représailles pour avoir bravé le blocus imposé par Moscou. Des frappes nocturnes qui surviennent sans prévenir dans l’obscurité de la nuit.
Se dressant devant la mer Noire, le centre historique d’Odessa est resté épargné par la guerre qui sévit quelques dizaines de kilomètres plus loin le long du fleuve Dniestr. Malgré l’attaque qui a touché le centre-ville au début du mois de novembre, la ville n’a pas été réduite au silence.
Une guerre proche, une ville épargnée
Il est 11 heures. En direction du centre, nous parcourons les rues pavées entrecoupées de rails de tramway.
Peu de traces témoignent des impacts de la guerre dans le centre-ville, mais la menace est toujours présente. Même si les barricades ont disparu, les indices d’un environnement sous tension sont visibles. La Maison des scientifiques porte les marques d’une attaque, et la statue de Catherine II de Russie, fondatrice de la ville, brille par son absence.

Des affiches rappellent aux citoyen·nes de se mettre à l’abri en cas d’alerte, ce que peu de gens semblent prendre en considération. « Même si je ne me sens pas en sécurité, je me suis habituée aux bombardements. Je ne me réfugie plus au sous-sol lorsque j’entends les alertes. C’est devenu la vie normale », nous lance Lena Savelyeoa dont le père et le frère sont déployés dans la marine ukrainienne. Les circonstances de la guerre l’ont poussée à suivre la tradition familiale et à s’enrôler à son tour dans un métier de la mer.
Aux alentours du front de mer, au sommet de l’escalier du Potemkine toujours barricadé, les fenêtres des bâtiments sont protégées par des contreplaqués pour éviter les éclats de verre en cas d’impact. Non loin de là, le musée national d’art arbore un énorme cratère devant son entrée, résultat d’une frappe survenue dans la nuit du 6 novembre.

Au lendemain de l’attaque, la vie semble avoir repris son cours. Sous une lumière d’automne qui traverse les branches des arbres devant l’établissement, les employé·es de la ville s’affairent déjà à en effacer les traces. Aleksei Zonenko s’est retrouvé sur les lieux après l’explosion. Le regard perçant, accentué de quelques rides, il regarde la scène avec nonchalance.
« Au début de la guerre, la charge de stress était difficile à soutenir, il y avait beaucoup d’incertitude. Il y avait une chasse aux collaborateurs dans la ville en plus d’un couvre-feu. Il m’était impossible de travailler dans les premiers temps comme je suis chauffeur de taxi. Aujourd’hui, j’ai appris à vivre avec le danger et les risques que ça occasionne. »

Né à Berlin, Aleksei a passé la majeure partie de sa vie à Odessa. Au début de l’invasion, alors que les gens fuyaient massivement le pays, Aleksei a pensé quitter la ville. Les impacts psychologiques de cette guerre ne sont pas invisibles et il en est conscient : déplacements de population, deuils, tensions sociales, dépressions. Mais grâce au soutien psychologique dont il bénéficie, il est en mesure de poursuivre sa vie ici, dans ce contexte de conflit.
« La ville est calme pour l’instant. »
Attente et espoir d’une jeune génération
À 14 heures, au milieu de l’après-midi, nous entrons dans le marché de Pryvoz, près de la gare.
La fin de la saison des récoltes se fait sentir. Entourée de caisses de légumes, la silhouette d’un jeune se découpe en contrejour. L’allure posée, capuchon sur la tête, il détonne des autres maraichers.

Vadim Traian, seize ans, est né à Odessa. Ses racines sont ici, ancrées près de la mer Noire, et il n’a aucun désir de partir après ses études. Son nom de famille rappelle la présence de l’Empire romain, dont les territoires s’étendaient au-delà d’Odessa à une autre époque. Trop jeune pour avoir été mobilisé au début du conflit, il s’estime heureux d’avoir échappé à la conscription.
Tout en évitant quelconque allusion politique, il nous fait savoir que cette guerre n’est que le début d’un échiquier géopolitique qui se réaligne. La prise de la ville représenterait une conquête militaire symbolique pour la Russie, en plus d’être un emplacement stratégique pour l’exportation mondiale.
L’identité de la ville s’est forgée en regard de sa relation indissociable avec la mer Noire. Une ville de navigateurs, au confluent de l’Orient et de l’Occident.

Dans le port, le vaisseau-école de l’Académie maritime dort à quai, attendant les nouvelles cohortes de marins qui terminent le semestre d’automne. À la sortie de l’institution, des hordes de jeunes marins défilent dans les rues, arborant fièrement le costume traditionnel.
Un métier dominé par les hommes jusqu’à présent, mais qui commence à se diversifier. Les femmes font leur apparition progressivement dans les corps techniques. Sophia Rusalenco est l’une d’entre elles, l’une des sept femmes parmi les 180 étudiant·es de la nouvelle cohorte. Passionnée par la mer, elle s’est inscrite à l’automne.

« Il faut se battre pour faire sa place à travers les hommes, être responsable, réfléchie et débrouillarde. C’est un métier qui offre de belles perspectives d’avenir, ça fait rêver. »
Tout près, Anton Uzun et Vlad Kukhar viennent, eux aussi, de débuter. L’un issu d’une famille de navigateurs, l’autre poursuivant un rêve de jeunesse.

Tous deux n’ont jamais été en mer, mais le désir d’échapper à cette situation hostile se fait ressentir. Les marins comme les autres voyageurs vivent l’appel du départ. Il y a un imaginaire marin auquel ils ne peuvent se soustraire : la nature imprévisible de la mer, les longs quarts de travail, la répétition des mouvements, les rencontres fortuites, et par-dessus tout, la poétique du départ.
Pour cette génération de jeunes ukrainien·nes, le besoin de décider de leur avenir s’impose.

Le jour tombe sur Odessa
Il est 17 h 30, la lueur du jour a disparu, seules les lumières artificielles subsistent. Les tramways sont chargés de gens qui rentrent à la maison.

Près de la place Soborna, au centre de la ville, la vie quotidienne se poursuit autour des ruines de la cathédrale de la Transfiguration, dont on peut apercevoir des parties du toit éventré. Les commerces sont ouverts, les enfants jouent dans le parc alors que d’autres se disputent aux échecs.
C’est une vie normale dans un environnement anormal.

Du haut de la vieille ville qui surplombe la mer Noire, on aperçoit les infrastructures du port qui sont la cible sporadique d’attaques. Le rythme est au ralenti, on observe quelques bateaux à l’horizon.
Alors que la ville glisse dans l’obscurité, l’incertitude refait surface. Certain·es dorment dans leur lit, d’autres descendent au sous-sol en quête de sécurité, comme c’est le cas pour la famille de Bogdan Vovk, dont la mère et la sœur se réfugient à la cave alors qu’il préfère rester dans sa chambre.

Odessa, toujours souveraine après plus de 19 mois de guerre, a su se défendre contre les attaques. Ses bateaux, en partance de son port, nous apparaissent comme les derniers liens avec le monde extérieur.
Ce reportage a été réalisé avec la précieuse aide de Dima sur le terrain entre les 4 et 7 novembre 2023.