La situation qui prévaut au sein de Hockey Québec laisse présager qu’il faudra plus que de la diversité, beaucoup plus.
En effet, la semaine dernière, un rapport indépendant et confidentiel de Me Jules Bernier commandé par Hockey Québec sur la violence raciale vécue par les hockeyeurs noirs de la région de Gatineau durant la saison 2021-2022 a fuité dans les médias.
À la source du rapport de Hockey Québec, les allégations de Koby Francis et Anthony Allain-Samaké quittent l’Intrépide de l’Outaouais (Bantam AAA) à la suite du racisme qu’ils ont subi durant la saison 2022, qui s’est manifesté notamment par des invectives racistes telles que l’utilisation du mot en N à de multiples reprises. Quant à David Godwin, des Voiliers d’Aylmer, il a été la cible de propos racistes et d’intimidation.
Que nous disent ces violences sur la culture organisationnelle du hockey à l’égard des Noirs?
Culture du silence
Le rapport était supposé demeurer confidentiel, en vertu des règlements qui régissent ce genre de plaintes dans le milieu sportif. Cette obsession pour la confidentialité n’est pas étrangère à la culture du hockey. On l’a vu dans le cas des violences sexuelles. En effet, l’omerta favorise la violence sexuelle, la violence raciale et le racisme qui se perpétuent en toute impunité sous le sceau de la confidentialité.
Puisque l’équipe est cardinale du hockey, la plupart des victimes subissent cette violence en silence. Dénoncer à des conséquences : l’anéantissement de leur possibilité de carrière dans la Ligue nationale de hockey.
L’omerta favorise le racisme qui se perpétue en toute impunité sous le sceau de la confidentialité.
Autre fait troublant à l’égard de la culture organisationnelle soulevé par Me Bernier : l’association locale qui chapeaute l’Intrépide de l’Outaouais, Midget AAA Gatineau Inc., a d’abord favorisé une enquête interne au détriment d’une enquête externe indépendante, contrairement aux règles de l’art, selon l’avocat. Il souligne également qu’« aucun tiers indépendant ne faisait partie du comité, ce qui laisse planer un doute sur son impartialité et place ses membres dans une situation de conflit d’intérêts apparent ».
Force est de constater que les intérêts des organisations de hockey sont plus importants que ceux de mineurs faisant partie d’un groupe racisé historiquement défavorisé, personnes doublement vulnérables, quantités négligeables. Pour ces organisations sportives, l’impartialité importe peu, alors que la confidentialité doit être préservée.
A-t-on appris?
Le rapport recense des actes racistes des plus abjects par les hockeyeurs blancs. Par exemple, des joueurs blancs disent aux Noirs « d’aller travailler dans le champ de coton », les traitent d’« esclaves » en faisant semblant de les mettre aux enchères et utilisent le mot en N. Rien de nouveau sous le soleil, nous y reviendrons.
Le rapport souligne également la dimension sociétale, voire systémique, du racisme en soulignant « le comportement des adultes qui entouraient les hockeyeurs. À la maison. À l’aréna. À l’école. »
Tout cela se passe après le meurtre de George Floyd, qui a bouleversé la planète en dévoilant au grand jour l’omniprésence du racisme systémique dans les sociétés occidentales.
Mais ce qui est le plus troublant, c’est de constater comment un meurtre racial peut être instrumentalisé par des jeunes Québécois afin de déshumaniser encore une fois les corps noirs. En effet, le meurtre de Minneapolis refait surface : le genou d’un hockeyeur blanc est mis sur le cou d’un hockeyeur noir à qui on demande de répéter les dernières paroles de George Floyd « I can’t breathe ».
Devant cette mise en scène ignoble, on peut s’interroger : la mort de George Floyd a-t-elle vraiment éveillé les consciences?
Histoire de patinoires
Lorsque les divers médias ont pris connaissance des éléments du rapport soumis à Hockey Québec, ils ont été troublés. Quant aux élu·es, ils et elles ont été choqué·es. Comment peut-on être troublé ou choqué, alors que le racisme fait partie de la fibre du hockey?
Ignorer l’histoire permet d’ignorer le racisme et ses conséquences systémiques. Mais que nous apprennent l’histoire des patinoires québécoise et canadienne et l’histoire hors glace? Que nous disent les archives de la Cour suprême sur les relations raciales sur la glace?
Le film Black Ice, inspiré du livre Black Ice, The Lost History of Coloured Hockey League of the Maritimes, fait revivre la Ligue noire de hockey de la Nouvelle-Écosse (1895 à 1925), source d’innovations pour le hockey, comme le lancer frappé d’Eddie Martin. La ligue a également été la première à permettre aux gardiens de but de s’engager sur la glace afin d’y effectuer des arrêts. Innovations des joueurs noirs, effacées par l’histoire.
Ce monde du hockey est aussi un microcosme de la société.
Ce film dénonce la violence raciale à laquelle les joueurs étaient constamment confrontés dans ce white space qu’est le hockey. Les joueurs témoignent de leur première expérience du racisme dès leur plus jeune âge (entre dix et treize ans). Et même comme professionnel, ils continuent d’être la cible d’insultes racistes, certains spectateurs leur lançant des bananes ou encore faisant des gestes obscènes d’animaux. Ce monde du hockey est aussi un microcosme de la société.
Le film met aussi en exergue le rôle des médias qui ont participé à la marginalisation des joueurs noirs en ignorant ou minimisant leur contribution ou en utilisant des caricatures raciales. En illustrant les liens entre le hockey et les médias, Davis expose le spectateur à la fertilisation croisée de ces milieux et à ses conséquences sur le contexte social.
Et la Cour suprême
La Cour suprême, dans le dossierSmithers c La Reine, a été saisie du meurtre d’un joueur blanc à la suite de violence raciale dirigée par celui-ci envers Paul Douglas Smithers, un jeune joueur noir.
Récemment, cette décision condamnant Smithers a fait l’objet d’une analyse critique tenant compte de l’effet de la construction sociale qu’est la race, par le professeur de droit Amar Khoday. Le hockey est et reste un espace blanc, terreau fertile pour la violence raciale, c’est ce que l’analyse du professeur Khoday met en exergue. Sa lecture de la décision dans l’affaire Smithers, qui prend en compte le contexte social entourant l’altercation, nous permet de constater que l’absence de reconnaissance du racisme par la Cour suprême a des effets désastreux non seulement sur Smithers, mais aussi sur la société.
Combien de rapports, combien de livres faudra-t-il, et surtout combien de personnes noires, ainsi que des enfants noirs, les plus vulnérables, devront voir leur rêve brisé par la violence raciale?
Être choqué ou troublé alors que nous savons. Il est temps de passer à l’action. Les dynamiques de pouvoir doivent changer. L’exclusion de la victime de violence raciale ne fait que maintenir le statu quo. Il faut mettre en œuvre des mesures holistiques antiracistes tant au sein des associations de hockey que dans les institutions, ainsi que penser à des réparations concrètes.
Il faut contrer la déshumanisation afin que la patinoire soit un espace ouvert et sécuritaire pour tous, et que tous les talents soient non seulement valorisés, mais aussi promus.
Correction : Une première version de cet article affirmait que le première enquête interne non indépendante avait été réalisée par Hockey Québec. Or, c’est bien Midget AAA Gatineau Inc. qui avait mené une telle enquête. Nos excuses. (01-11-2023)