Le hockey : un sport inclusif, vraiment?

J’ai grandi à Sept-Îles, pépinière de joueurs de hockey pour les ligues majeures, les ligues européennes ainsi que la ligue nationale.

Enfant, j’ai suivi les matchs du Canadien avec mon père, cet Haïtien que la vie a catapulté dans le Nord du Québec. Les rois du samedi soir qui trônaient dans notre salon étaient les Lafleur, Lemaire, Robinson et Shutt. Ces joueurs sont restés gravés dans ma mémoire. J’entends encore les envolées enthousiastes de mon père et la voix du commentateur René Lecavalier, criant « lance et compte! », comme si la vie de tout le Québec en dépendait. Voir le démon blond nous quitter c’est une partie de mon enfance qui s’envole à nouveau, moi qui suis aujourd’hui orpheline.

Ainsi, la sainte flanelle fait partie de ma culture. 

Si le sport est une façon d’intégrer la culture québécoise, les derniers constats sur la culture du hockey ne peuvent que nous inquiéter.

En janvier dernier, deux anciens officiels de la Ligue nationale de hockey œuvrant à Tampa Bay allèguent dans une poursuite qu’ils ont été congédiés pour avoir dénoncé un officiel ayant employé un langage raciste et sexuel pendant des années lors de matchs. Ce n’est pas la première poursuite du genre. En novembre 2020, une poursuite d’un ancien officiel de la LNH à Tampa s’était déjà soldée par un règlement. 

Racisme, misogynie, et entre-soi

Un récent sondage de l’Institut Angus Reid, mené en mars dernier, nous informe de la situation qui prévaut au sein des ligues canadiennes de hockey. Il y règne une culture de misogynie, de racisme et d’intimidation. 

« Ce qui est frappant, c’est que ceux qui ont vécu une expérience sur la glace ou autour de la patinoire sont beaucoup plus susceptibles de dire que le racisme est un problème important, ou que la misogynie ou le manque de considération envers les femmes ou les filles est également un problème », a déclaré Shachi Kurl, présidente de l’Institut Angus Reid.

La moitié des répondant·es au sondage ont souligné leurs préoccupations quant à la présence du racisme dans la culture du hockey. 

De surcroît, la grande majorité des répondant·es considèrent que le hockey coûte trop cher pour que les enfants des familles à faible revenu puissent y participer. Selon Taylor McKee, professeur à l’Université Thompson et chercheur sur le sujet du hockey, les coûts élevés liés sont un obstacle à l’inclusion dans ce sport, élément culturel important. 

Conséquence, le hockey est pratiqué par des personnes du même milieu socio-économique. Et cet entre-soi risque de renforcer les aspects négatifs au sein de la culture du hockey.

Toujours en mars, un rapport d’un comité indépendant sur la discrimination au hockey mineur, intitulé Feuille de route pour le changement, indique qu’il est clair que le racisme et les inégalités fondées sur le sexe existent au sein de la Ligue de hockey du Grand Toronto. L’enquête a débuté en décembre 2021 et a été notamment menée par le juge Harry LaForme et par le père du joueur de la LNH PK Subban, l’entraîneur de longue date Karl Subban.

Les récits, le sondage et le rapport tendent à démontrer que la culture du hockey exclut les jeunes noirs qui deviennent des boucs émissaires. Le hockey est-il un white space qui privilégie les joueurs blancs?

Ces stéréotypes ne font qu’augmenter la vulnérabilité des joueurs noirs en termes de participation culturelle, sociale et limitent leur chance d’être repêchés par la ligue.

Le cas de Zaya Morro

En mars 2022, en Colombie-Britannique, le jeune joueur Zaya Morro a raconté une expérience vécue un peu plus tôt dans la saison de la ligue provinciale. Lors d’un match, il dit avoir signalé à l’arbitre, avec le capitaine de son équipe, qu’il avait été victime de violence raciale. L’arbitre a expulsé le joueur délinquant du jeu tout en assurant à Morro qu’une enquête serait lancée. 

La mère de Morro a déclaré qu’elle avait également entendu dans les gradins des commentaires raciaux de la part des autres parents au sujet de son fils, ce qui en dit long sur la culture dans les arénas.

Mais pour que l’incident soit pris au sérieux, Morro a déclaré avoir dû contacter la ligue à plusieurs reprises. Pour la ligue, « il s’agissait davantage de donner le bénéfice du doute au joueur qui a dit le mot en N et non à la victime à qui il a été dit » confiait-il à CBC.

Situation classique dans les cas de racisme, on cherche à blâmer la victime. En vertu de ce discours, les personnes racisées sont responsables de leur sort. C’est ainsi qu’on leur fait porter les conséquences de la discrimination.

Depuis l’agression verbale, Morro a déclaré qu’il était devenu un joueur plus réservé et craignait que s’il avait un jeu plus robuste, il pouvait rencontrer plus de haine – quelque chose qu’il n’est pas prêt à revivre. Voilà une conséquence documentée du racisme : la perte de confiance en soi. 

Le directeur général de la ligue de Colombie-Britannique, Cam Hope a réagi : « Il semble absurde qu’en 2022, notre société soit toujours aux prises avec le racisme (et avec toutes les attitudes qui créent des obstacles à l’inclusion), sans parler du fait que ces attitudes et actions se répercutent toujours sur le sport. »

Morro a décidé de partager son récit pour que cela n’arrive pas à d’autres joueurs noirs. En agissant ainsi, il s’inscrit dans une tradition qui devrait être questionnée, à savoir que, peu importe son âge – Morro a 16 ans –, le rôle d’éducateur est porté par la victime du racisme.

Regain de violence raciale

Au Québec, ce printemps, deux joueurs noirs, Koby Francis et Anthony Allain-Samaké de l’Intrépide, dans la ligue mineure, ont déserté l’équipe à la veille des championnats, épuisés par la violence raciale dont ils ont été continuellement la cible, sur la patinoire comme dans la chambre des joueurs.

Alors qu’ils jouent depuis des années au hockey, ce n’est que cette année que cette violence raciale s’est déchaînée. « Je ne sais pas ce qui s’est passé avec les joueurs, cette année. Est-ce qu’il y a de la jalousie? Je ne sais pas du tout d’où ça vient » s’est interrogée la mère d’Anthony Allain-Samaké

Koby Francis rapporte qu’à plus d’une reprise, on l’a insulté en utilisant le mot en N.

Les deux joueurs ont informé leurs parents de cette violence raciale. Ils ne voulaient pas rendre publics les sévices subis, de crainte que cela ne fasse qu’envenimer la situation. 

Bien qu’ils aient porté plainte en février et que des rencontres avec les joueurs et leurs parents aient eu lieu, la situation est restée inchangée. Allain-Samaké et Francis n’ont eu d’autre choix que de quitter l’Intrépide et le programme sports-études. 

Selon le président de Hockey Outaouais, Pierre Montreuil, cette situation est loin d’être unique. On assiste à une augmentation d’incidents à caractère raciste dans l’ouest de la province.

Un peu d’espoir

Malgré tout, il y a de l’espoir.

Bokondji Imama est la plus récente incarnation de la résilience des joueurs au hockey. Ce Québécois né à Montréal, dont les parents sont originaires de République démocratique du Congo, a grandi à Notre-Dame-de-Grâce et vient de faire son entrée dans la LNH avec les Coyotes de l’Arizona.

Et pourtant, tout au long de son parcours dans les diverses ligues de hockey, il a été la cible de gestes et de commentaires racistes : « Comme personne de couleur, j’ai vécu ce genre de situation au hockey mineur, dans le junior et maintenant à deux reprises comme joueur professionnel. C’est frustrant et décourageant que cela continue de se produire en 2022 », écrivait-il récemment sur les réseaux sociaux. Avec tout cela, on oublie que c’est non seulement un sport, mais aussi un jeu. 

Dans le cas d’Imama, la résilience et l’espoir vont de pair. 

Autre espoir, le rapport Le hockey, notre passion, du Comité québécois sur le développement du hockey, nomme la réalité vécue par les jeunes racisés et reconnaît la présence de paroles et de gestes racistes dans le contexte de la pratique du hockey de la part de participants, d’entraîneurs, de bénévoles ou de parents. Le rapport préconise le respect de la Politique d’intégrité dans le sport du Québec en assurant la mise en application des mécanismes existants en lien avec l’abus et la violence physique et psychologique, l’intimidation, le racisme, l’homophobie et le respect d’autrui. L’espoir est cependant mitigé, car la recommandation ne reconnait pas le racisme antinoir qui se perpétue depuis des décennies.

Il est grand temps que la patinoire devienne un safe place.

Tamara Thermitus

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