L’affaire Jordan Subban, l’histoire se répète

Le week-end dernier, la Presse rapportait que Jordan Subban avait été victime d’un acte raciste, second incident rapporté cette année dans la Ligue américaine de hockey. Récemment, Boko Imama a également été victime de tels actes. Né à Montréal, Imama a publié un message Twitter : « J’ai été confronté à des situations comme celle-ci toute ma vie » a-t-il écrit. « En tant que Noir jouant au hockey pour les jeunes, par le biais du junior et maintenant deux fois en tant que professionnel, cela m’arrive encore et encore. » 

Parenthèse : ces incidents ne sont pas sans rappeler celui survenu en 2019, lors d’un match qui s’est tenu ici au Québec, à Saint-Jérôme, et où ont été tenus des propos racistes envers Jonathan Ismaël Diaby, un joueur noir qui dénonce être la cible de propos racistes et qui ne peut admettre que l’on s’attaque à des membres de sa famille.

Revenons aux événements du 23 janvier dernier. À la suite d’une mêlée entre Jordan Subban et Jacob Penetta, celui-ci a défié Subban en imitant un singe. La mimique simiesque a été captée par les caméras. Après cette provocation, Subban s’est engagé dans une bataille. Les deux joueurs ont été pénalisés, ce qui est pour le moins questionnable dans un tel contexte.

Jordan Subban dira « C’est plus que Penneta était trop lâche pour se battre avec moi, et dès que j’ai eu le dos tourné, il en a profité pour imiter un singe, en me regardant, et je lui ai réglé son compte en lui assénant des coups de poing au visage. Après, il s’est plaint comme le lâche qu’il est. J’ai corrigé la situation. »

Cette altercation doit nous rappeler que de telles interactions peuvent mener à des tragédies.

C’est ce qui est arrivé en 1973. Le soir du 18 février, des insultes racistes  ont été lancées, un adolescent est mort et la vie d’un autre a été bouleversée. Voici les faits, tels qu’ils ont été rapportés par le professeur associé Amar Khoday, dans son article « Black Voices Matter Too: Counter-Narrating Smithers v The Queen ». Il propose dans ce texte une analyse critique et tenant compte du construit social qu’est la race de la décision rendue par la Cour suprême dans Smithers c La Reine.

En 1973, Paul Smithers était le seul joueur noir de la ligue de hockey Midget. Il avait 16 ans et il jouait pour l’équipe Cooksville.

Pendant la saison de hockey, il avait été la cible d’insultes raciales qui fusaient de toute part : des équipes adverses, des parents des joueurs ainsi que des spectateurs. À cette époque, il était socialement acceptable et requis que Smithers endure les agressions raciales tant verbales que physiques sans y répondre.  

Une des équipes qui faisaient preuve d’un niveau très élevé d’agressivité raciale à son égard était celle d’Applewood dans laquelle jouait Barrie Ross Cobby. 

Lors du match du 18 février 1973, à la suite d’une altercation sur la glace, Cobby lança à Smithers : « Ne crois pas que j’ai peur de toi, je me battrai contre toi après le match. »  

Alors que Cobby patinait vers le banc des pénalités, il a continué à crier à Smithers : « Viens, on va se battre, espèce de stupide [ni***r] ». Ce à quoi Smithers a répondu en disant « OK ». Après le match, Smithers a de nouveau demandé à Cobby s’il voulait se battre. Cobby s’est contenté de dire à Smithers de « la fermer ». L’un des coéquipiers de Cobby a alors averti Smithers : « Tu ferais mieux de la fermer, espèce de stupide [ni***r]. 

Après le match, Smithers demanda que Cobby s’excuse de l’avoir traité de stupide [ni***r], ce qu’il refusa. Une bagarre s’engagea alors. Plusieurs joueurs d’Applewood furent impliqués dans la bataille contre Smithers et Cobby y trouva malheureusement la mort. 

Smithers fut accusé d’homicide involontaire et subit son procès devant un jury entièrement blanc.

En 1977, la Cour suprême fut saisie de cette affaire. Mais alors que la race et le racisme avaient joué un rôle clé dans les événements ayant mené à la mort de Cobby, la Cour en a fait fi dans son appréciation des faits. 

Au moment du procès, plusieurs protagonistes ont pourtant mentionné que Smithers avait été la cible de « violence raciale traumatique»,  souligne le professeur associé Amar Khoday. Mais selon Khoday « en éliminant simultanément du récit officiel, celui de Smithers et des témoins de la défense, la Cour a favorisé un récit qui accentue la victimisation de Cobby en tant que jeune homme blanc, tout en dissimulant largement l’agression raciste dont Smithers a été victime de la part des joueurs et des spectateurs blancs, ainsi que la négligence des officiels blancs du hockey qui ne sont nullement intervenus. »

Non seulement la Cour a minimisé l’importance du racisme, mais les procureurs de la Couronne ont diminué aussi l’importance de la race et du racisme dont Smithers a été la cible.

En effet, la Couronne a prétendu que les propos racistes avaient été prononcés dans le feu de l’action. Elle a plaidé que ces propos ne démontraient pas que leurs auteurs avaient des préjugés, « sinon Applewood ne serait pas un endroit où il fait bon vivre ».  

La position finalement prise par la Couronne ne reconnaît pas la haine raciale et la violence qui est tapie derrière les mots stupides [ni***r]. Cette position a eu pour conséquence de discréditer Smithers alors qu’il a réagi au racisme dont il était la cible. 

Smithers s’est engagé dans un acte de résistance, aussi imparfait et tragique soit-il, contre le racisme anti-noir auquel il était exposé. C’est ce récit que les tribunaux ont savamment ignoré.

Heureusement, en 1993, dans une décision de la Cour d’appel de l’Ontario, qui fut reprise à son compte par la Cour suprême du Canada, on a reconnu l’existence du racisme systémique et d’un racisme anti-noir. Il n’en reste pas moins que plusieurs critiques juridiques soulignent que les tribunaux ne sont pas assez conscients des enjeux liés à la « race ». 

Pour ce qui est de Jordan Subban, signe de progrès, Penetta a été suspendu pour le reste de la saison. À compter du 17 mars, il pourra faire appel de sa suspension « à la condition de compléter avec succès des apprentissages faits en partenariat avec le Comité d’inclusion de la LNH ».

En espérant que ses excuses auront une portée qui le transcende.

Tamara Thermitus

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