Anaël Rolland-Balzon Journaliste · Pivot
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Le documentaire Ma cité évincée nous plonge en 2021, à Montréal, en pleine pandémie, alors que la crise du logement frappe durement la population, entre gentrification, spéculation immobilière, évictions et augmentation de l’itinérance. Un sujet qui brûle encore – plus – d’actualité en 2023.

Récompensé par le prix du public Jean-Marc-Vallée au Festival de cinéma de la Ville de Québec (FCVQ) 2023, le documentaire Ma citée évincée, réalisé par Laurence Turcotte-Fraser et Priscillia Piccoli, retrace de manière intimiste les multiples trajectoires des victimes de la crise du logement à Montréal.

Réalisé sur deux ans, en pleine pandémie, Ma cité évincée offre un portrait varié de la situation à Montréal, devenue la proie de la spéculation immobilière, en utilisant une approche chorale qui, à la manière d’un chœur musical, met en lien plusieurs personnages aux intrigues diverses mais vivant tous, à leur manière, la même crise du logement.

Le documentaire construit ainsi son récit à travers le vécu des individus pour fournir un témoignage sensible des réalités vécues à Montréal, qui se veut « l’une des dernières villes abordables en Amérique du nord », selon le synopsis.

« Même si mon film ne parle pas de statistiques, on montre les impacts humains de la spéculation immobilière », remarque Laurence Turcotte-Fraser.

Ma cité évincée sera à l’affiche des cinémas québécois à partir du 20 octobre. Une projection suivie d’une rencontre avec les réalisatrices est organisée le 20 octobre au cinéma Moderne.

Donner la parole aux concerné·es

Des locataires luttant pour conserver leur domicile, des quartiers défigurés par les promoteurs immobiliers, des personnes sans-abri confrontées à l’hiver, le démantèlement de leurs campements par la police, le travail des représentant·es d’organismes qui se mobilisent quotidiennement pour tenter d’améliorer la situation : voilà ce qui constitue la trame de Ma cité évincée.

Dans ce documentaire à l’atmosphère dramatique, nous suivons par exemple Ghislain Levasseur, un « pair aidant » qui, en absence de logements sociaux, peine à trouver des camps pour les itinérant·es face aux nombreux démantèlements. Nous accompagnons également Michel Monette, fondateur des refuges CARE Montréal, qui œuvre avec son organisme pour trouver et construire des refuges face à l’exacerbation de l’itinérance.

Pour préparer convenablement le terrain, les réalisatrices ont créé des relations solides avec leurs intervenant·es, allant au-delà de la caméra.

« On rentre dans la vie des gens, des gens qui ont peur de perdre leur logement », remarque Priscillia Piccoli, qui souligne l’importance de gagner la confiance. « On prend tout le temps des nouvelles de nos intervenants et c’est pour ça que sur le long terme, on a réussi à avoir cette proximité-là, cette richesse à la caméra, quelque chose d’unique. »

Le respect des intervenant·es est essentiel pour les deux réalisatrices, qui prônent une approche humaine devant et derrière la caméra. « Tout le monde a le droit à son mot avant que le film soit fini et chacun sait ce qui sera diffusé à l’écran », souligne Laurence Turcotte-Fraser. Le documentaire, « on l’a écrit avec eux », ajoute Priscillia Piccoli.

Le Manoir Lafontaine, une note d’espoir

Le film oscille ainsi entre des moments de colère et de peine intenses face aux injustices, à l’image de Francine, une dame âgée en pleurs, terrifiée par les menaces d’expulsion de la part de son propriétaire, et des moments de joie qui illustrent la force de la solidarité, comme lors de la victoire du Manoir Lafontaine.

Situé en plein cœur des quartiers gentrifiés, dans le Plateau Mont-Royal, le Manoir Lafontaine, un immeuble de douze étages comprenant 90 logements, est devenu le symbole de la résistance des locataires face aux rénovictions.

Ma cité évincée nous emmène au cœur de ce bras de fer opposant les locataires de l’immeuble, qui ont décidé de lutter collectivement pour protéger leur lieu de vie, à leurs propriétaires.

« Le Manoir Lafontaine est une belle note d’espoir, parce qu’ils ont réussi à se battre et à résister. Ce n’est pas sans conséquences, ça demande beaucoup d’entêtement de la part des gens pour résister, mais c’est possible », souligne Laurence Turcotte-Fraser. « Il faut qu’on travaille ensemble pour régler ce problème de société-là ensemble. Il n’y a pas d’autres solutions. »

« Le film se passe en temps réel, on ne savait pas ce qui allait se passer avec les personnages. Moi, j’avais tellement pas envie que le film se termine sur le Manoir qui déménage », souligne Laurence Turcotte-Fraser. 

« La finale du Manoir n’aurait jamais été pareille si on n’avait pas attendu autant de temps », remarque Priscillia Piccoli.

« Allier l’émotion avec l’information, c’est la meilleure manière de s’en rappeler », remarque Laurence Turcotte-Fraser.

À la genèse d’une crise

C’est en janvier 2021, après le décès de Raphaël André, un itinérant innu retrouvé mort de froid dans une toilette chimique à 30 mètres d’un centre de jour pour personnes en situation d’itinérance, que Laurence Turcotte-Fraser et Priscillia Piccoli décideront de réaliser leur documentaire.

« Quand on a appris ça, Laurence et moi, on s’est dit que c’était un peu inhumain, que ça ne pouvait pas se passer à Montréal », raconte Priscillia Piccoli.

Au départ, Laurence Turcotte-Fraser prévoyait de réaliser un long métrage sur la spéculation immobilière et son impact sur l’itinérance en Colombie-Britannique. Cependant, devant les signes précurseurs d’une crise du logement à Montréal, le projet de Ma cité évincée s’est imposé de lui-même.

« On était comme le canari dans la mine, on a senti le problème qui s’en venait et on savait que ça n’allait pas aller en s’améliorant », remarque Laurence Turcotte-Fraser. « On s’est donc mises dans nos bureaux puis on a fait le plan d’un film choral sur la crise du logement qui allait être inévitable. »

Laurence Turcotte-Fraser a elle-même été expulsée de son appartement en 2021, la veille de Noël, en plein tournage du documentaire. Renforçant ainsi sa conviction dans le bien-fondé du projet.

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