Anaël Rolland-Balzon Journaliste · Pivot
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Le récit nous emmène en Arizona, à la frontière entre le Mexique et les États-Unis, là où, chaque année, plus de 300 migrant·es sont retrouvé·es mort·es dans le désert. Les oiseaux du désert raconte leur histoire.

« La frontière n’efface pas seulement les corps, mais aussi les récits et les histoires », remarque Édouard Deschênes qui veut se faire « le porte-voix de ces récits ».

À 27 ans, le Québécois Édouard Deschênes a déjà multiplié les déplacements entre le Mexique et le Canada. Ayant étudié à l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM), ce jeune écrivain dit avoir très vite « baigné dans les théories décoloniales critiques de la frontière ».

« Après l’année que j’ai passée là-bas [à l’UNAM], dans ma tête, ça avait du sens d’aller m’impliquer à la frontière ». Il s’y rendra donc pendant plusieurs mois, entre 2018 et 2019, pour s’impliquer dans des organismes humanitaires.

C’est de cette expérience qu’est né son premier roman, Les oiseaux du désert, qui paraît aujourd’hui chez XYZ.

Le livre raconte l’histoire d’un personnage-narrateur qui, comme Deschênes, arrive à la frontière entre le Mexique et les États-Unis en tant que bénévole pour un organisme humanitaire. Il va se lier d’amitié avec Rodrigo, un migrant hondurien qui attend son tour pour pouvoir passer le désert. Les deux personnages s’apprêtent à se prendre de plein fouet la violence des frontières.

Après sept mois d’attente, Rodrigo vient d’apprendre qu’il va pouvoir entreprendre la traversée du désert. « Douze jours si tout se passe bien. Douze jours s’il déjoue le dispositif militaire en place. Douze jours s’il réussit à ignorer la soif et la faim. Douze jours s’il évite les blessures. Douze jours pour échapper au sort qu’on lui a réservé. »

Restituer l’univers « surréaliste » de la frontière

« Dans cette partie-là de l’Arizona, ça peut prendre entre sept à dix jours pour traverser la frontière », souligne Édouard Deschênes, qui rappelle que la frontière est un territoire « extrêmement violent » et « répressif ».

Pour venir en aide à celles et ceux qui risquent leur vie en cherchant à quitter le Mexique, les quelques organisations humanitaires présentes sur place cherchent donc à « installer une présence dans le désert qui ne soit pas hostile à l’immigration ». Elles déposent des bouteilles d’eau, de la nourriture et des vêtements un peu partout dans cette région « extrêmement désertique » où les migrant·es errent parfois pendant des jours.

« La présence principale dans le désert, c’est celle des border patrols [patrouilles frontalières], extrêmement hostiles à la migration et qui provoquent même la mort de migrants de manière presque quotidienne », remarque Édouard Deschênes.

« C’est de ça que je parle dans mon livre, de cette répression-là, qui s’abat autant sur les migrant·es que sur les personnes qui essayent de les aider. »

Édouard Deschênes définit son roman comme un texte engagé, « un porte-voix pour ces différents récits-là [des migrant·es], pour cette espèce d’univers surréaliste de la frontière ».

Le roman s’ouvre d’ailleurs sur un préambule poignant, soulignant l’indéniable actualité du roman et sa portée politique large. On y retrouve ces quelques mots : « La pandémie et le mouvement Black Lives Matter auront attiré l’attention sur une réalité que la frontière américaine ne cesse de nous montrer depuis des années : certaines vies comptent pour l’État et d’autres non ».

Contre la violence de toutes les frontières

Revenu d’Arizona, Édouard Deschênes, dans une dynamique mêlant révolte, dénonciation et processus de guérison, s’est mis à écrire, à la fois pour « refuser d’oublier », mais aussi pour « soigner [ses] traumas vécus là-bas ».

« Je n’avais jamais côtoyé la mort de cette façon-là », souligne-t-il.

Il décrit son roman comme un « témoignage contre la violence de la frontière et des frontières en général ».

« C’est important que la littérature allume des feux. »

Édouard Deschênes

Il fait à ce titre un lien avec la fermeture du chemin Roxham, ce chemin emprunté par les migrant·es pour traverser la frontière entre le Canada et les États-Unis, fermée par le gouvernement canadien il y a maintenant six mois. « Pour moi, la logique qui est utilisée en fermant le chemin Roxham, c’est la même qu’en Arizona. C’est celle de fermer les passages les plus sécuritaires pour forcer les gens à prendre des passages plus dangereux, comme le désert. »

Pour ce jeune écrivain, qui travaille déjà sur un nouveau roman, la pratique de l’écriture est intimement liée aux luttes pour la justice sociale. « Pour moi, c’est important que la littérature allume des feux, que ça vienne dénoncer, que ça vienne pousser à ce que les choses changent. »

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