Mathieu Bock-Côté déteste l’Histoire

Maxime Laprise Chroniqueur · Pivot
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Mathieu Bock-Côté déteste l’Histoire

CHRONIQUE | Tout comme des idéologues nationalistes du 19e siècle, Bock-Côté accorde au passé une fonction strictement utilitaire. Celui-ci doit servir à forger une identité collective, à enseigner l’amour de la patrie (qu’on présente comme exceptionnelle) et à imposer des valeurs conservatrices.

La semaine dernière, un projet de loi actuellement à l’étude par la Chambre des représentant·es de l’Ohio faisait grand bruit au sud de la frontière pour ses conséquences potentielles sur l’enseignement de l’Histoire. Le texte, qui vise à bannir les « sujets clivants » des salles de classe, aurait essentiellement pour conséquence de dissimuler le rôle central qu’occupe le racisme dans la société américaine d’hier et d’aujourd’hui. Il faut bien protéger la pureté du roman national.  

Il n’existe heureusement pas de telles législations au Québec ou au Canada, mais on trouve un discours similaire au sein du mouvement conservateur québécois. Se réclamant constamment de l’Histoire, celui-ci s’en fait même le protecteur face à des hordes imaginaires de wokes cherchant, dit-on, à la réécrire. Mais comme je le notais dans ma chronique précédente, ce discours camoufle à peine le désir de préserver un récit national mythifié duquel on évacue l’apport des historien·nes.

Pour s’en convaincre, il suffit de regarder ce qu’en dit l’un des chefs de file de ce mouvement, l’essayiste et chroniqueur Mathieu Bock-Côté. 

Trois exemples de mépris

Dans une chronique publiée le 7 août 2021 dans le Journal de Montréal, Bock-Côté s’insurgeait de la diffusion de Décoloniser l’histoire, une websérie de Télé-Québec présentant « dix chapitres méconnus de l’histoire québécoise et canadienne du point de vue des personnes autochtones et racisées ». Le problème? La série n’est pas encore en ligne au moment de la publication du texte!

Bock-Côté ne dénonce donc pas des erreurs notées lors du visionnement (puisqu’il n’a pas vu la série), mais du fait qu’on ose parler de l’Histoire du Québec sans ressasser la mythologie canadienne-française blanche et catholique qu’on nous enfonce dans la gorge depuis l’époque de son cher Lionel Groulx.

Dans une autre chronique publiée le 29 octobre 2021, Mathieu Bock-Côté dénonçait la décision du Canadien de Montréal de reconnaitre, en début de partie, que le centre Bell se trouve sur un territoire autochtone non cédé. Il écrit : « On le sait, cette thèse est historiquement fausse. C’est une immense foutaise ».

Qui est donc ce « on »? Les historien·nes? Lesquel·les? S’il connaissait l’état de la recherche, s’il avait lu autre chose que des idéologues conservateurs, il saurait qu’il s’agit d’un problème extrêmement complexe autour duquel il n’existe toujours pas de consensus scientifique.

Enfin, le 11 juin dernier, Bock-Côté publie un tweet dans lequel il moque la publication de l’ouvrage (qu’il n’a manifestement pas lu) Les Genres fluides : de Jeanne d’Arc aux saintes trans de l’historien français Clovis Maillet. Il y voit le signe d’une « idéologisation » des universités et y rejette du revers de la main les travaux de Maillet, qu’il accuse de faire dans la pseudoscience.

Il devrait pourtant savoir que les recherches universitaires sur le genre pendant le Moyen âge ne sont ni une innovation récente ni la chasse gardée de quelques militant·es prosélytes. En fait, l’une des pionnières en ce domaine, la néerlandaise Gisela Muschiol, est une théologienne catholique dont l’ouvrage fondamental parait en 1994. Nous sommes loin de la militante anarcho-uqamienne!

Un passé utilitaire

Mathieu Bock-Côté n’a rien à faire des sciences historiques et ne connait rien de sa littérature, de ses concepts, de ses débats ou de ses méthodes.  Incompétence? Paresse? Je crois plutôt qu’il s’agit d’un choix conscient.

Tout comme des idéologues nationalistes du 19e siècle, il accorde au passé une fonction strictement utilitaire. Celui-ci doit servir à forger une identité collective, à enseigner l’amour de la patrie (qu’on présente comme exceptionnelle) et à imposer des valeurs conservatrices.

Bock-Côté ne cherche pas à défendre une connaissance scientifique qui évolue et qui complexifie notre compréhension du passé, mais à protéger une mythologie qui le simplifie et le fige.

À la façon d’Ernest Lavisse qui disait en 1884 dans son manuel scolaire « tu dois aimer la France, parce que la Nature l’a faite belle, et parce que l’Histoire l’a faite grande », le conservatisme fait de l’Histoire ce que les Anciens faisaient de leurs mythes ou certains de nos arrière-grands-parents du christianisme. Ulysse a-t-il existé? Jésus a-t-il marché sur l’eau? Samuel de Champlain était-il réellement un grand homme? La question est secondaire.

Ce qui importe, comme le note l’historien Sébastien Ledoux dans Le Monde, c’est de « nourrir un imaginaire historique devant être partagé par l’ensemble des citoyens pour former ainsi la communauté nationale ».

En somme, il suffit de faire mine de croire au roman national pour le rendre « réel ». Qu’il soit fondé ou non sur des données validées par la recherche n’entre pas dans le calcul.

Une logique complotiste

Un travail historique bien fait mène nécessairement au dévoilement de la complexité des phénomènes humains et donc à la déconstruction des récits autoglorificateurs ou au renversement des idoles. Je ne parle pas ici d’un plaisir de démolir pour démolir, mais du résultat logique d’une démarche scientifique que plusieurs conservateurs méconnaissent (ou feignent de méconnaitre).

Que faire quand la recherche sérieuse invalide nos préjugés? Bock-Côté et ses comparses optent pour le complotisme. Ils affirment défendre une « vraie Histoire » par opposition à des chercheur·euses universitaires perverti·es par tel ou tel Bonhomme Sept Heures à la mode comme le wokisme, la gauche postmoderne ou l’islamo-gauchisme.

Par le fait même, ils se présentent comme une minorité de résistants martyrisés par une majorité totalitaire ayant noyauté les universités, censurant toute opposition et manipulant la science à des fins lugubres.

Le public ne doit cependant pas se laisser berner : les conservateurs sont à l’Histoire ce que les antivax sont aux sciences de la santé.

Refusant de jouer le jeu de la recherche universitaire, ils ignorent ses méthodes et ses concepts tout en cherchant à décrédibiliser le processus de validation par les pairs afin d’imposer un récit mythique qui doit servir l’idée qu’ils se font de la sacrosainte Nation.