Fierté nationale : quand la CAQ se raconte l’Histoire sans historiens et sans historiennes

Les 28 et 29 mai derniers, la Coalition avenir Québec (CAQ) tenait à Drummondville un congrès préélectoral à forte saveur identitaire, dédié au thème de la « fierté » : l’Histoire y occupait une place centrale. On y apprenait par exemple que le parti souhaitait en améliorer l’enseignement ou bien créer un musée d’Histoire nationale afin, selon un délégué cité dans Le Devoir, « de faire mentir Durham ».

Or, lorsque la CAQ utilise le mot « Histoire », on ne sait pas trop de quoi elle parle. Elle l’invoque comme un bon génie qu’il suffirait de nommer pour s’attirer ses faveurs, sans jamais réellement expliquer de quelle façon elle projette d’assurer le développement et la pérennité des sciences historiques au Québec.

Sans sciences humaines

L’histoire est une discipline scientifique dont le fleurissement exige, comme n’importe quel domaine, des institutions de recherche et d’enseignement (qu’il faut financer) ainsi que des praticien·nes (qu’il faut former et payer). Or, la CAQ et son chef n’ont jamais caché leur désintérêt, voire leur mépris, pour les sciences humaines et les universitaires en général.

Dans la plus pure tradition néolibérale, ceux-ci considèrent que l’enseignement supérieur doit se faire « utile » en servant essentiellement les besoins immédiats du marché du travail ou de l’industrie tout en délaissant sa mission historique de transmission du patrimoine scientifique et culturel de l’humanité.

L’éducation devient ainsi un « investissement personnel » et on encourage les étudiant·es à intégrer des programmes « plus payants » aux dépens de « sciences molles » largement déconsidérées.

Sans étudiant·es

Tandis que les frais de scolarité (dont le dégel est lui-même un produit de cette vision marchande de l’éducation) et le cout de la vie continuent d’augmenter, les étudiant·es de cycles supérieurs en histoire ne peuvent pas compter sur la possibilité d’un emploi payant, de stages rémunérés, de financement issu de fonds privés ni de grandes initiatives gouvernementales. Il faut donc s’endetter, travailler au point de nuire à la qualité de ses recherches ou espérer obtenir des bourses d’excellence.

Mais faute de ressources, les départements et la faculté ne peuvent offrir de telles bourses de façon conséquente alors que bien peu de philanthropes s’intéressent à cette discipline « inutile ». Il reste donc les bourses des organismes fédéraux et provinciaux, mais comme le rapporte La Presse, celles-ci s’avèrent de plus en plus insuffisantes tant sur le plan du nombre que des montants octroyés.

Dans ce système qui avantage structurellement les personnes issues de milieux favorisés (ainsi que les hommes blancs), on ne s’étonnera pas que depuis une dizaine d’années, on assiste à une réduction constante du nombre d’inscriptions dans des programmes d’histoire qui peinent à se maintenir.

Sans chercheur·euses

Qu’en est-il alors de l’étudiant·e qui complète un doctorat malgré toutes ces embuches et qui espère faire de sa passion une profession en devenant chercheur ou chercheuse? Puisqu’au Québec, la quasi-totalité des historiens et des historiennes ne peuvent vivre de leurs publications, seules les universités offrent une telle possibilité. Or, le mal-financement chronique, la baisse du nombre d’inscriptions ainsi que le désintérêt des gouvernements (et même de certaines administrations universitaires) pour les sciences humaines impliquent l’élimination de postes et la réduction de l’offre de cours.

Quant aux chaires et groupes de recherches, le financement public a parfois jusqu’à vingt ans de retard sur l’inflation et devient de plus en plus difficile à obtenir pour les projets économiquement « inutiles ».

Ainsi, alors que la CAQ souhaite faire de l’Histoire l’un de ses chevaux de bataille, elle empêche ceux et celles qui l’étudient d’exercer leur profession et d’en vivre correctement.

Sans institutions

D’autres problèmes émergent pour les spécialistes de l’Histoire du Québec ou du Canada qui obtiennent heureusement un poste. Une part importante de la connaissance historique passe en premier lieu par l’analyse de sources écrites issues de l’époque étudiée.  Mais cette documentation, il faut bien la garder quelque part, l’organiser, la répertorier, s’assurer de son intégrité et de son accessibilité pour les chercheurs et les chercheuses. Les centres d’archives ainsi que les inestimables professionnel·les qui composent leur personnel occupent par conséquent un rôle central dans toute recherche de nature historique.

Comment alors expliquer que le parti de l’Histoire et du patrimoine s’entête à sous-financer la plus importante institution de conservation au Québec, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), qui peine actuellement à assumer son rôle de protecteur du patrimoine écrit malgré des années d’appels à l’aide désespérés? Comment ne pas voir du mépris dans la très partisane nomination à sa tête de Marie Grégoire, une populaire amie du parti sans la moindre expérience en matière d’archivistique ou de bibliothéconomie?

Sans Histoire

La liste des contradictions pourrait se poursuivre pendant des pages : mentionnons entre autres choses le déclin généralisé du patrimoine bâti.

Ce petit échantillon permet cependant de montrer que lorsque François Legault utilise le mot « Histoire », il ne parle pas de cette discipline universitaire jugée trop couteuse et trop peu utile sur le plan économique, mais d’un récit national fini, immuable et quasi sacré qu’il s’agit de raconter ou d’instrumentaliser.

Dans de telles conditions, on attend des historiens et des historiennes qu’iels se fassent bardes, des aèdes se contentant de rapporter un passé déjà donné et mythifié. Aussi mensonger soit-il, le récit national servant de socle à une politique identitaire s’avère trop important pour que le gouvernement le laisse entre les mains d’expert·es dont le métier est celui de la désacralisation, de la déconstruction et du renversement des idoles.

Maxime Laprise

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