Photo : Association canadienne des sages-femmes

« La pratique sage-femme est un combat féministe »

Sans contrat depuis plus de deux ans, les sages-femmes ont finalement conclu mardi une entente de principe avec le gouvernement du Québec, après plusieurs mois de négociations pour de meilleures conditions de travail adaptées à leur réalité.

Alors que les hôpitaux débordent, que les listes d’attente s’allongent et que les besoins en santé se multiplient, le personnel de la santé (ou ce qu’il en reste) est à bout de souffle. Les sages-femmes n’y font pas exception : elles sont, elles aussi, de moins en moins encouragées à vouloir porter le poids d’un système de santé fragilisé.

Les négociations avec le gouvernement du Québec s’articulaient autour de la question de la reconnaissance financière du travail acharné des sages-femmes. La principale demande : une nouvelle échelle de rémunération qui compenserait adéquatement et équitablement la profession.

On ignore le détail de l’entente de principe, mais le Regroupement Les Sages-femmes du Québec s’est réjoui de cette conclusion : « Il en aura fallu du soutien, du courage et de la détermination pour traverser les derniers mois sans lâcher de vue l’objectif principal : améliorer les conditions de travail des sages-femmes », peut-on lire sur leur page Facebook. La présidente Josyane Giroux écrivait quant à elle dans un communiqué officiel que l’entente représentait de « grandes améliorations des conditions de travail des sages-femmes ».

Le conseiller à l’information à la CSN Laurent Soumis a expliqué que les détails de l’entente demeureront toutefois confidentiels « tant que les principales intéressées n’en ont pas pris connaissance ». Le tout devrait être dévoilé dans les prochaines semaines, en assemblée générale.

Pénurie de sages-femmes

Légalement reconnue au Québec depuis 1999, la pratique sage-femme est encadrée par un ordre professionnel, en plus d’un parcours universitaire de quatre ans. Toutefois, le salaire annuel moyen est quatre fois moins grand que celui de la plupart des généralistes. Actuellement, les sages-femmes ne reçoivent que 2,50 $ de l’heure pour les heures de garde, où elles doivent demeurer disponibles sans nécessairement être appelées à travailler.

Au sein de la profession, la pénurie de main-d’œuvre est alarmante : depuis avril dernier, près de 10 % des sages-femmes n’ont pas renouvelé leur adhésion à l’Ordre. Cette pénurie a des impacts énormes sur les conditions de travail des sages-femmes restantes, qui doivent se réorganiser et assurer des quarts de travail en équipe.

Des impacts directs sur l’accessibilité en découlent également : selon le Regroupement des sages-femmes du Québec, 60 % des personnes ayant demandé le service d’une sage-femme n’auraient pas pu l’obtenir.

À l’échelle de la province, 25 % des postes affichés demeurent d’ailleurs non comblés.

Un soutien émotionnel et médical

Dans la foulée des négociations, la Coalition pour la pratique sage-femme avait lancé un appel à mobilisation, avec le mot-clic #jesoutienslesSF. La Coalition invitait les personnes ayant bénéficié de services sage-femme à partager leur histoire. C’est le cas d’Anabel Gravel Chabot, qui est aujourd’hui devenue sage-femme elle-même.

« J’avais 19 ans la première fois que j’ai reçu l’aide d’une sage-femme. Je venais d’apprendre que le cœur de mon bébé ne battait plus, et elle m’a aidé à choisir comment vivre la fausse couche qui s’en venait. Je l’ai appelée, et une heure plus tard j’étais dans son bureau. Je n’oublierai jamais sa compassion, sa douceur et sa disponibilité », raconte Anabel Gravel Chabot.

« Ce que demandent les sages-femmes au gouvernement en ce moment, c’est simplement d’être traité·es comme les autres travailleurs et travailleuses du réseau de la santé. »

« Non, les luttes féministes ne sont pas terminées, non, l’équité salariale n’est pas encore atteinte. Nous veillerons à ces luttes, comme nous veillons à tout le reste, de jour, de nuit et la fin de semaine », résume Anabel Gravel Chabot. 

Méconnaissance de la pratique

« Depuis le début, avant même la professionnalisation de la pratique, le gouvernement n’a pas fait la promotion des services sages-femmes comme une option valide pour les personnes enceintes. Ce sont les regroupements qui, toujours, se sont mis en action pour démocratiser la profession », affirme Roxanne Breton, présidente du groupe MAMAN, un mouvement pour l’autonomie dans la maternité et pour l’accouchement naturel.

Pour celle qui a elle-même bénéficié de services sages-femmes, le gouvernement a échoué à faire une valorisation adéquate de la pratique, notamment en offrant des conditions salariales répondant aux exigences de la pratique. 

« Quand une personne entreprend le projet de vouloir donner naissance, à moins de connaître quelqu’un qui a obtenu les services d’une sage-femme, elle n’entendra pas parler de la pratique comme une possibilité réelle pour son accouchement », pense quant à elle Sarah Landry, co-coordonnatrice du groupe MAMAN. « On a affaire à une méconnaissance de la pratique au sein de la population générale ».

Bien que la Politique de périnatalité de 2018 visait 18 % de services sages-femmes pour les suivis de grossesses physiologiques, ce taux stagne aujourd’hui entre 4 % et 5 %.

Unicité et authenticité de la pratique

Parmi les revendications du Regroupement figurait la reconnaissance gouvernementale du service unique que permettent les sages-femmes. Effectivement, en plus de permettre aux personnes enceintes de choisir le lieu de naissance qui leur convient, les sages-femmes proposent un suivi complet et une relation continue avant, pendant et après la grossesse. Selon Roxanne Breton, la personne enceinte se sentirait ainsi plus en sécurité et en intimité, et commencerait son rôle maternel avec plus de douceur.

Selon la présidente du groupe MAMAN, bien que les suivis hospitaliers ou gynécologiques aient raison d’être, les grossesses dites « normales et à bas risque » devraient être davantage accompagnées par les sages-femmes. Cela permettrait entre autres de désengorger le réseau de la santé, actuellement largement saturé.

Pour Lysane Grégoire, directrice générale du Centre Mieux-Naître à Laval, il est évident qu’en cherchant à inscrire la pratique sage-femme au sein de la pratique médicale, les exigences reposant sur les épaules des sages-femmes se sont multipliées. Elles sont aujourd’hui trop peu nombreuses pour assurer les suivis de grossesses où elles sont appelées à intervenir. 

Plusieurs régions du Québec sont victimes de cette situation : c’est le cas de la Côte-Nord, de l’Abitibi-Témiscamingue et de la région de Laval, où il n’y a actuellement aucune sage-femme disponible. 

« La pratique sage-femme est un combat féministe. Le droit d’accoucher selon nos propres besoins, c’est un droit fondamental, et la situation actuelle des sages-femmes au Québec brime ce droit », résume Lysane Grégoire.

Correction : Les noms de certaines intervenantes ont été corrigé. (02-08-2022)

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