Julian Assange : la ligne rouge est franchie!

Le journalisme d’enquête sera désormais jugé comme un acte d’espionnage, dans le silence des grands médias.

On connaît relativement bien l’histoire de Jules César qui, rentrant à Rome après sa conquête des Gaules, transgressa la loi qui ordonnait aux généraux de déposer les armes sur la rive du fleuve Rubicon, ce qui devait symboliser la soumission des armées romaines au Sénat, et donc, au peuple.

« Alea jacta est », déclara, avant de franchir les portes de Rome avec ses soldats en armes, le dictateur qui a présidé à l’érosion finale de la démocratie romaine.

Le sort en est jeté.

Ainsi, César défiait ouvertement la République romaine, son Sénat et son peuple.

Et c’est aussi ce que viennent de faire les autorités britanniques et américaines en confirmant l’extradition vers les États-Unis de Julian Assange, l’éditeur de Wikileaks, qui y fera face à des accusations en vertu de l’Espionage Act.

Dans ma chronique du 27 octobre dernier, j’abordais les possibles conséquences d’un tel assaut :

« Nombre de journalistes se refuseront, notamment, à utiliser [Wikileaks] puisque les informations qui y sont colligées sont plus souvent qu’autrement obtenues par des moyens illégaux. Ne doit-on pas, à l’aune d’une véritable guerre menée contre le journalisme lui-même et contre les lanceurs d’alertes, repenser notre choix d’armes, d’autant que la gravité des révélations touche directement l’intérêt public? Les journalistes doivent-ils, par leurs choix, taire des atrocités commises par nos gouvernements au nom de la préservation de nos institutions? »

Silence radio

On aurait pu s’attendre à un déferlement d’éditoriaux partout dans le monde, non seulement pour dénoncer ce procès à venir, mais aussi pour alerter des conséquences qui découleront de ce précédent extrêmement dangereux pour l’avenir du journalisme d’enquête.

Silence de mort… Pourquoi?

Dire que je ne m’attendais pas à la moindre réaction en faveur de la libération de Julian Assange dans l’establishment médiatique relèverait de l’euphémisme le plus évident. Après tout, douze ans après les premières révélations des crimes de guerre commis par les armées occidentales en Irak et en Afghanistan, quel éditorialiste a appelé de ses vœux que politiciens et généraux répondent de ces atrocités devant des tribunaux ou, au moins, devant d’inutiles commissions parlementaires?

Si peu. Trop peu.

Tout comme trop peu se sont outré·es ouvertement des traitements infligés à Chelsea Manning (qui a fourni des documents militaires à Wikileaks) ou à Edward Snowden, ou à n’importe quel autre lanceur·euse d’alerte quant aux politiques étrangères criminelles de nos « démocraties libérales ».

Même que les grands médias américains n’ont vraisemblablement jamais pardonné à Assange d’avoir publié des documents embarrassants sur Hillary Clinton pendant la campagne présidentielle de 2016.

Au mieux, c’était un soutien direct à Donald Trump.

Au pire, Assange, comme Snowden, était carrément un agent russe!

Rien que ça!

Les institutions contre la démocratie

Pourtant, la seule question qui aurait dû et qui devrait toujours nous préoccuper demeure : « est-ce vrai ou non? »

Mais il ne faudrait surtout pas ébranler la confiance du public envers les institutions, qu’importe leur degré de corruption… Des institutions fondées sur les principes libéraux hérités des idées des Lumières du 17e siècle, qu’on traite comme si elles étaient indépassables.

Pourtant, ces trois lanceur·euses d’alerte ne se sont rendu·es coupables que d’une chose : révéler la corruption morale d’institutions auxquelles le peuple américain – et nous, par ricochet – déléguons un pouvoir immense. Une corruption qui, ultimement, mine ce que nous pouvons considérer comme démocratie.

Pendant ce temps, les grands médias, comme les chaires de recherche universitaires qui y envoient leurs perroquets, tenteront de vous convaincre que la sauvegarde de la démocratie passe par la sauvegarde de nos institutions.

Peut-être ont-ils partiellement raison?

Car s’ils veulent préserver leur intégrité, ils devront en dénoncer l’évidente corruption.

Et, donc, se ranger derrière ceux et celles qui tirent la sonnette d’alarme.

Donc, réclamer la libération de Julian Assange.

Martin Forgues

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