Une scène du métavers de Facebook | Image promotionnelle fournie par Meta

Le « métavers » n’échappe pas aux violences sexuelles

Les violences sexuelles sont bien présentes dans la réalité virtuelle, où elles ont des conséquences bien réelles, montrent les premières recherches sur le sujet.

Les premières agressions sexuelles dans la réalité virtuelle sociale – ou « métavers » – sonnent l’alarme d’un grave phénomène aux conséquences importantes pour celles et ceux qui en sont victimes. Tout comme pour les violences hors-ligne, la déresponsabilisation des agresseurs et la banalisation des impacts de ces violences en ligne sont au coeur du problème.

En décembre 2021, Meta, l’entreprise mère de Facebook, lançait sa plateforme de réalité virtuelle Horizon Worlds. Le 26 novembre, quelques jours avant l’ouverture du monde virtuel au grand public, une testeuse du jeu révélait avoir été « tripotée » (groped) par un autre utilisateur. Un incident « absolument malheureux », selon Vivek Sharma, le vice-président d’Horizon. L’examen interne de Meta indique pour sa part que la bêta-testeuse aurait dû activer la fonctionnalité « zone de sécurité » (safe zone), une bulle de protection virtuelle, pour empêcher l’agression de se produire. 

D’autres femmes ont également raconté avoir vécu des agressions du même genre dans des environnements de réalité virtuelle. Les agressions sexuelles en ligne revêtent également plusieurs autres formes. Les phénomènes de sextorsion, d’envoi de photos de pénis (dick pics) non désirées, de stigmatisation sexuelle (slut-shaming) en ligne ou de pornodivulgation (revenge porn) sont dans la ligne de mire des chercheur·euses depuis des années. 

Les violences sexuelles en ligne et hors-ligne, pas si différentes

Bien que ces violences se déroulent en ligne, leurs impacts sur les victimes sont similaires à celles des agressions sexuelles hors-ligne, indique Dominique Trottier, professeure à l’Université du Québec en Outaouais (UQO) et psychologue spécialisée en coercition sexuelle. Elle rappelle que dans la vraie vie tout comme dans l’environnement numérique, les femmes (en particulier les adolescentes et les jeunes adultes) sont disproportionnellement victimes d’abus sexuels, et les hommes sont beaucoup plus représentés parmi les auteurs de telles violences. Les minorités sexuelles et de genre sont plus souvent victimes d’abus à caractère sexuel que les personnes cis hétérosexuelles. Dans la majorité des cas, la violence sexuelle ne comporte pas de violence physique.

Les réactions sociales qui entourent les violences sexuelles dans la « vraie vie » et celles qui se déroulent dans l’environnement numérique sont également similaires à plusieurs égards.

« Les hommes et les femmes ont été socialisé·es de la même manière, et on reproduit tous nos apprentissages, que ce soit dans la vraie vie ou en mode virtuel », confirme Mme Trottier. 

La culture du viol, qui comprend la tolérance envers les actes d’agression sexuelle et la minimisation la gravité de la violence sexuelle, est tout aussi prévalente en réaction aux abus en ligne que hors-ligne. On trouve des justifications pour le comportement des auteurs . Le blâme est transposé à la victime, qui aura elle-même souvent tendance à minimiser l’ampleur du geste et à dédramatiser la violence vécue. 

La réalité virtuelle, un environnement aux sensations bien réelles

Par ailleurs, une étude portant plus précisément sur le harcèlement dans la réalité virtuelle démontre que les personnes victimes de harcèlement en ligne font souvent état de perturbations dans leur vie hors-ligne, notamment une détresse émotionnelle et physique.

Une transposition des afflictions appuyée par Mme Trottier : « La victimisation sexuelle sur Internet, peu importe sa forme, est un événement considéré comme majeur et pivot dans la vie des gens qui la vivent », remarque-t-elle. « Ces violences bouleversent le fonctionnement des victimes au quotidien et ont un impact sur la qualité de vie et les relations interpersonnelles. »

Malgré le peu de littérature sur le sujet des violences en tous genres vécues en réalité virtuelle, les premières données suggèrent que les comportements abusifs y sont similaires à ceux survenant sur les réseaux sociaux. Toutefois, en réalité virtuelle, les expériences de harcèlement peuvent être exacerbées par un sentiment accru de présence et d’incarnation. Le fait que les violences dans la réalité virtuelle se déroulent en temps réel peut aussi aggraver l’expérience.

Pour Eveline Le-Calvez, professeure associée à l’École des médias de l’UQAM, l’expérience de la réalité virtuelle est particulièrement saisissante au niveau des sens, car c’est une technologie qui se veut invisible lors de son utilisation. « Dans la réalité virtuelle, c’est tout le corps qui fait office d’interface », explique Mme Le-Calvez. « Au niveau subconscient, le cerveau ne fait pas la différence entre le monde réel et la réalité virtuelle. »

« Si une agression survient dans cet univers immersif virtuel, celle-ci devient constitutive de notre psyché, parce que c’est une expérience qu’on a véritablement vécue et qui est imprégnée dans notre mémoire. »

Une réponse insuffisante de la part de Meta

« Le harcèlement sexuel n’est pas une blague sur l’Internet ordinaire, mais être dans la réalité virtuelle ajoute une autre couche qui rend l’événement plus intense », avait commenté la bêta-testeuse d’Horizon Worlds dans le groupe Facebook officiel de la plateforme, après son agression. « Non seulement j’ai été tripotée hier soir, mais il y avait d’autres personnes présentes qui soutenaient ce comportement, ce qui m’a fait me sentir isolée sur la Plaza [l’espace de rassemblement central de l’environnement virtuel]. »

Pour Mme Trottier, la réaction timide du vice-président d’Horizon représente bien la banalisation des agressions sexuelles qui sévit dans notre culture. La conclusion de l’examen interne de Meta, qui souligne que la bêta-testeuse aurait dû prendre la responsabilité d’activer la bulle de protection pour éviter l’incident, projette également le blâme sur la victime : « C’est comme dire à la victime d’agression sexuelle que c’était à elle de ne pas marcher seule le soir, ou d’affirmer que la victime aurait dû savoir que, dans un environnement rempli d’hommes, ce genre d’événement devait inévitablement arriver. » 

Même son de cloche du côté de Mme Le-Calvez, qui déplore la déresponsabilisation éthique de Meta face à l’agression.

La professeure croit par ailleurs que les grandes entreprises privées du Web, qui ont un impact direct sur l’expérience de vie des gens, doivent être tenues responsables de ces expériences potentiellement traumatisantes.

« Ça me fait beaucoup penser aux débuts libertariens d’Internet, où on rejetait toute forme de réglementation sous prétexte que l’environnement numérique était un monde à part. » Une vision utopique des environnements numériques de plus en plus contestée de nos jours comme en témoigne la toxicité des réseaux sociaux, pour ne nommer qu’eux. « Aujourd’hui, les gens ont des attentes différentes envers leur expérience en ligne, ils veulent se sentir en sécurité. » 

Selon Mme Le-Calvez, la bulle de protection du jeu Horizon Worlds devrait être activée par défaut pour tous les utilisateur·trices du jeu, qui pourraient par la suite décider de désactiver cette fonctionnalité s’ils désirent avoir des contacts plus intimes avec les autres joueurs. « Il y a des traces de misogynie dans cette conception libertarienne des environnements numériques », qui place la liberté des uns au-dessus de la sécurité et du bien-être des autres, croit Mme Le-Calvez.

« Les hommes aiment beaucoup construire des mondes, c’est leur force, mais réfléchir aux interactions qui vont y avoir lieu, c’est beaucoup plus complexe. Il y a beaucoup d’angles morts. »

Pour Mme Trottier, la responsabilisation des agresseurs est au cœur de l’enjeu des violences sexuelles sur Internet. « Tant et aussi longtemps qu’on va continuer à blâmer la victime, à minimiser l’impact des gestes posés et à déresponsabiliser les auteurs de coercitions sexuelles, on ne sera pas en mesure d’adresser ce problème-là adéquatement, tant en ligne que hors-ligne », conclut-elle.

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