Initiation à l’histoire pour les nuls (et les éditorialistes)

Les éditoriaux-spectacles sont si nombreux que nous ne pouvons plus feindre la surprise. En revanche, nous ne pouvons plus taire notre exaspération. Dans le dernier mois, deux articles ont notamment fait preuve d’une si basse rigueur que nous souhaitons remettre certaines pendules à l’heure.

La première publication est signée par Mario Dumont. Il y fait référence à la polémique du professeur aux tweets controversés en faveur de l’intervention russe en Ukraine, Michael Carley, qui a plongé le département d’histoire de l’Université de Montréal dans l’embarras. 

Si l’éditorial semble au début contribuer à la mise sur la sellette justifiée du professeur, le sujet dévie brutalement lorsque l’auteur déplore l’« absence » de spécialistes de l’histoire du Québec au département. Si un historien pro-Poutine peut y siéger, alors pourquoi pas un historien nationaliste québécois? 

Un article de Pivot a déjà rectifié le tir en rappelant que le département compte au moins sept professeurs spécialistes de l’espace canadien-français. M. Dumont, quant à lui, persiste : c’est l’absence de fervents patriotes qu’il déplore, des « historiens » qui écriraient des textes bien fleuris servant à mousser le sentiment national.

Le hic, c’est que le travail des historien·nes, ce n’est pas ça. L’histoire professionnelle, c’est d’abord un exercice méthodologique d’analyse, d’interprétation et d’argumentation.

La démarche implique la formulation d’une question de recherche, puis la réponse à celle-ci par l’entremise d’une enquête rigoureuse menée dans des archives minutieusement constituées. L’objectif est de comprendre une facette du passé, pas de l’applaudir.

À voir cette démarche, on se rend compte que le travail des historien·nes n’est pas celui de grands constructeurs de la nation. On réalise aussi qu’on ne peut attendre des historien·nes qu’ils et elles brandissent le fleurdelisé ni l’unifolié, simplement parce que ce n’est pas leur travail de le faire. S’ils et elles le font, c’est à titre personnel, pas professionnel. 

Cela nous ramène à l’incessante confusion entre l’histoire et la mémoire. L’histoire, c’est la démarche scientifique susmentionnée par laquelle on tente de comprendre le passé. La mémoire, c’est une mise en récit des événements du passé pour modeler et entretenir des valeurs et des identités actuelles. Or, les historien·nes professionnel.les ont la responsabilité d’étudier l’histoire, pas de construire la mémoire. 

Et la liberté académique, elle?

Nous nous imaginons déjà les éditorialistes indignés s’époumoner dans une rhétorique bien cinglante que si cette démarche scientifique était réelle, les conclusions seraient toujours les mêmes. C’est à peu de chose près ce qui a été reproché aux universitaires dans un éditorial de Denise Bombardier publié le 8 mars, mais rapidement retiré du Web. 

Dans cet éditorial, l’autrice rapportait les interprétations de trois universitaires (dont M. Carley) sur l’invasion de l’Ukraine. Comme les trois analyses n’étaient pas au diapason, l’autrice a conclu que l’expertise des chercheurs en sciences humaines perdait toute crédibilité. Cette déduction bâclée et fallacieuse mérite démystification. 

La richesse de l’université repose justement dans les échanges entre différentes interprétations. Parfois, l’un·e pointe des arguments qui avaient échappé à l’autre; d’autres fois, il y a des désaccords sur l’interprétation des données recueillies ou sur le cadre théorique dans lequel s’inscrit la recherche.

Ces échanges, qui font grandir les interprétations respectives, sont normaux, fréquents et encouragés.

La limite de ces partages, c’est lorsqu’une interprétation est considérée comme vide et/ou fallacieuse, c’est-à-dire lorsqu’elle ne s’inscrit pas dans une démarche scientifique et/ou qu’elle n’est pas appuyée par une réflexion rationnelle – ce dont les deux éditoriaux en question sont fautifs.

À vous, éditorialistes

Partager des réflexions et des opinions sur l’actualité est une chose. Induire l’auditoire en erreur par des réflexions bâclées et des arguments irrationnels en est une autre.

Chers éditorialistes, nous avons conscience de la dépendance à la popularité que vous procurent les éditoriaux-spectacles. Nous savons également que de provoquer une réaction émotive rapporte plus de clics que d’amener une réflexion rationnelle.

Nous rappelons toutefois qu’un certain auditoire puise ses informations et ses opinions dans vos articles de boulevard, et qu’à force de cracher sur les autres formes de production du savoir, vous nourrissez le mépris de la démarche rationnelle. 

Nous ne vous demandons pas d’aduler aveuglément les universitaires. Au contraire, soyez en désaccord, réfléchissez à leurs propos, ciblez les failles, contribuez au dialogue, élevez les débats dans les espaces publics. Ce que nous vous demandons, c’est de le faire avec intelligence. 

Certes, la responsabilité d’un·e éditorialiste est différente de celle d’un·e journaliste, mais cela n’excuse pas le manque de rigueur intellectuelle ni l’absence de vérification des faits.

Signataires : Nadine Auclair, M.A. Histoire de l’Université de Montréal, Enseignante en histoire au collège Ahuntsic, et Marie-Ève Berthelet, Doctorante en histoire du Québec à l’Université de Montréal, Enseignante en histoire au collège de Maisonneuve et au collège de Rosemont

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