Que sont devenus nos anges gardiens?

Alors que nous soulignons cette semaine le deuxième anniversaire de la pandémie de COVID-19, que sont devenus nos anges gardiens?

Ces personnes qui ont fait preuve de bienveillance dans des circonstances singulières et difficiles, ces personnes qui continuent de contribuer au maintien de la société québécoise avec un dévouement désintéressé en combattant la pandémie et en risquant leur propre santé. Ces personnes, qui sont très souvent des personnes racisées.

Travailleur.euses essentiel.les, elles et ils nous ont permis de faire face à la crise sanitaire. Les aide-infirmier.ères, aide-soignant.es, préposé.es aux bénéficiaires ont été exposé.es à des risques plus élevés de contracter la COVID-19. Selon le rapport Inégalités sociales : Impact de la pandémie de covid-19 sur la santé et la qualité de vie des personnes immigrantes au Québec « les femmes demandeuses d’asile, provenant surtout d’Haïti et d’Afrique subsaharienne, sont particulièrement nombreuses à occuper ces postes ». C’est ainsi que ces travailleurs et travailleuses ont couru des risques accrus de contracter la COVID et de contaminer leurs familles et leurs communautés.

Certains sont morts dans la lutte contre la COVID, comme M. Marcelin François, sans statut, qui cumulait deux emplois pour survivre dont un de préposé aux bénéficiaires. Il était un de ces anges gardiens. 

Au début de la pandémie, le mot d’ordre était qu’on allait tous mener le combat ensemble. Cette solidarité s’est avérée en être une de façade, à sens unique!

En effet, lorsqu’il est venu le temps de régulariser le statut de tous ceux qui ont supporté la société québécoise lors du début de la crise de la COVID, le gouvernement a fait la sourde oreille. 

En septembre 2021, on apprenait que le programme de régularisation des demandeurs d’asile ayant travaillé lors de la pandémie avait majoritairement profité aux anges gardiens ontariens. Au Québec, moins de 3000 anges gardiens ont pu bénéficier de ce programme. 

Le gouvernement du Québec, qui a une compétence quant au choix de ses immigrants, s’est opposé à l’élargissement du programme proposé par le gouvernement fédéral qui faisait en sorte que les agents de sécurité et les préposés à l’entretien puissent s’en prévaloir. Seuls les anges gardiens québécois qui travaillaient dans le système de la santé étaient admissibles à ce programme. 

Comment expliquer ce traitement? Est-ce que le gouvernement du Québec perçoit ces étrangers racisés comme des Autres ? Une perception qui fait partie de la logique qui sous-tend le racisme. 

Comme le soulignait Ta-Nehisi Coates dans sa préface du livre de Toni Morrison The Origin of Others : « Le racisme est important. Être un Autre dans ce pays est important – et la vérité décourageante est que cela continuera probablement de l’être. Les groupes dominants (blancs) cèdent rarement leurs privilèges par simple altruisme, et donc le seul monde dans lequel on peut imaginer que les abonnés de la blancheur (whiteness) renoncent à leur conviction est un monde dans lequel leurs privilèges deviennent un luxe qu’ils ne peuvent plus se permettre » (traduction libre). Est-il possible que la pandémie ouvre de tels horizons?

Ces anges gardiens sont des spectres dans nos villes. Depuis la pandémie, je vois presque exclusivement des personnes racisées rentrer et sortir des restaurants avec des sacs de livraison UBER EATS et autres : anges gardiens du garde-manger qui n’ont pas vu leur situation régularisée. 

Pourtant, ils sont là depuis plus de deux ans à soutenir les Québecois.es alors que leur propre situation ne fait que se dégrader. 

Comme le soulignait, il y a vingt ans, Barbara Ehrenreich dans L’Amérique pauvre, comment survivre en travaillant, certaines personnes ne peuvent survivre qu’en cumulant des emplois, situation qui n’est pas sans rappeler celle de l’esclavage. Elle arrivait à cette conclusion après avoir infiltré le marché du travail en ayant occupé des emplois de serveuse, de femme de ménage, de vendeuse au détail pendant un an. 

Récemment, je demandais à un ami, s’il avait vu ces personnes racisées au fil des mois vaquer à leur besogne. Il me répondit qu’il n’avait pas remarqué et prenait soudain conscience de cette réalité. 

C’est un peu ça le privilège blanc (white privilege) : la possibilité de vivre sans voir les iniquités, non pas parce qu’on n’est pas généreux, ou qu’on ne croit pas en l’égalité et qu’on a des amies noires, mais parce que cette vision sélective, qui sert nos intérêts, fait partie d’une certaine normalité. Dans nos sociétés, on voit le racisme uniquement dans les actes individuels de méchanceté et non dans des systèmes invisibles qui renforcent la domination du groupe dominant blanc, comme le souligne Peggy McIntosh dans White Privilege: Unpacking the Invisible Knapsack. Si on ne fait pas un effort conscient de regarder, de constater, de questionner, on ne remarque rien, on est indifférent à l’Autre et le système se perpétue…  

En ce mois de mars 2022, deux ans après le début de la pandémie, si on ne voit pas ceux qui vivent à côté de nous, ceux qui sont dans la marge, comment peut-on penser à ceux qu’on ne voit pas? À ceux qui vivent dans d’autres pays, sur d’autres continents. 

Le slogan voulant que nous soyons tous dans le même bateau ne s’applique pas qu’aux pays riches. Nous devons sortir de la logique capitaliste et entrer dans une logique de partage et d’empathie si nous voulons sortir de cette crise aux multiples facettes. 

Il serait peut-être temps de faire preuve d’humanité envers ces personnes qui, de toute évidence, constituent un maillon essentiel de notre société. Comme nous ouvrons les bras aux Ukrainien.nes, avons-nous aussi la capacité d’être l’Auvergnat des anges gardiens comme le chantait si bien Brassens, qui aurait eu cent ans cette année, dans la Chanson pour l’Auvergnat

Elle est à toi, cette chanson,
Toi, l’Auvergnat qui, sans façon,
M’as donné quatre bouts de bois
Quand, dans ma vie, il faisait froid,
Toi qui m’as donné du feu quand
Les croquantes et les croquants,
Tous les gens bien intentionnés,
M’avaient fermé la porte au nez…
Ce n’était rien qu’un feu de bois,
Mais il m’avait chauffé le corps,
Et dans mon âme il brûle encore
À la manière d’un feu de joie.
Toi, l’Auvergnat quand tu mourras,
Quand le croque-mort t’emportera,
Qu’il te conduise, à travers ciel,
Au père éternel.

On est tous dans le même bateau? Permettez-moi d’en douter.

Tamara Thermitus

Plus d'articles

La page a été ajoutée à vos marque-pages.
La page a été supprimée de vos marque-pages.