voiture de policeUne voiture de police, en marge d'une manifestation contre le racisme et la violence policière à Montréal, novembre 2020 | André Querry

Violences armées à Montréal : un forum pour élargir la lutte… organisé par la police, sur invitation seulement

Avec cet événement, le SPVM cherche notamment à renforcer sa collecte d’informations sensibles auprès des groupes communautaires présents sur le terrain.

Un forum municipal visant à élargir l’action contre les violences armées aura lieu dans les prochaines semaines à Montréal. Or, ce forum est piloté par le SPVM et son fonctionnement est opaque : l’événement est accessible sur invitation seulement et la liste des « partenaires » conviés est tenue secrète.

Le Forum montréalais pour la lutte contre la violence armée : s’unir pour la jeunesse est organisé par le Service de police de la ville de Montréal (SPVM) avec la collaboration de l’administration municipale. Il débute en ligne ce jeudi 24 février et se poursuivra en personne les 17 et 31 mars.

L’objectif de l’événement est de développer une stratégie de lutte contre la violence « qui mobilise l’ensemble des intervenantes et des intervenants » travaillant auprès des jeunes à Montréal, notamment dans le milieu communautaire.

Or, le Forum est accessible sur invitation seulement. Il réunira des « partenaires communautaires et institutionnels stratégiques » sélectionnés par les organisateurs pour assister à des conférences et participer à des ateliers de travail. On ignore comment ces partenaires ont été choisis. Ni les citoyen·nes ni les journalistes ne sont autorisé·es à assister aux activités. Le SPVM précise toutefois qu’un porte-parole accordera des entrevues en fin de journée jeudi et qu’une conférence de presse aura lieu après la clôture des activités, fin mars.

De plus, la nature précise des partenaires conviés demeure vague. On sait que la journée de ce jeudi est consacrée aux « partenaires du milieu communautaire », sans plus. Le 17 mars, « des groupes de jeunes mobilisés autour de la lutte contre la violence » seront rencontrés par le Service de la diversité et de l’inclusion sociale de la Ville de Montréal. Certain·es de leurs représentant·es seront ensuite invité·es à la dernière journée du Forum. Celle-ci réunira les « partenaires institutionnels stratégiques des milieux concernés ».

Celles et ceux qui voudraient soumettre des idées au Forum peuvent le faire par courriel, « afin de favoriser la participation du plus grand nombre », précise aussi le Cabinet de la mairesse et du comité exécutif.

Contacté par Pivot, le SPVM a refusé de divulguer la liste des participant·es au Forum : « pour le bon fonctionnement du forum, nous préférons ne pas la transmettre pour le moment », a indiqué Anik de Repentigny, chargée des relations média au service de police.

Le Cabinet de la mairesse et du comité exécutif, quant à lui, nous a confirmé qu’il existait une liste recensant environ 150 participant·es, mais n’a pas été en mesure de nous la fournir.

« Il n’y a aucune transparence », se désole Ted Rutland, professeur à l’Université Concordia et spécialiste en sécurité urbaine et pratiques policières.

« On ne sait pas qui sera là, qui ne sera pas là, ni ce que le SPVM fera durant l’événement. Est-ce qu’il y aura des critiques envers la police? Est-ce que le SPVM sera vraiment à l’écoute des groupes communautaires ou essayera d’imposer un agenda? »

« Pour quelque chose d’aussi important que la prévention communautaire de la violence, c’est inquiétant. »

Ted Rutland critique aussi que l’événement soit piloté par le SPVM : « Il n’y a aucune expertise à la Ville dans les questions de sécurité publique, alors on donne toujours la responsabilité au SPVM. Mais la sécurité publique, ce n’est pas la même chose que la police! »

À son avis, cela pourrait limiter la participation de certains groupes communautaires souhaitant préserver une distance avec les autorités policières. Ces groupes pourraient avoir été écartés par le SPVM ou pourraient craindre de s’associer avec lui. « Pas nécessairement parce qu’ils sont anti-police, mais s’ils travaillent avec des jeunes marginalisés ou criminalisés, c’est important pour eux de ne pas être vus comme des collaborateurs de la police. »

Une collecte d’information qui met à risque l’indépendance des intervenant·es communautaires

Par ailleurs, l’un des principaux objectifs affichés par le SPVM est de faciliter le partage d’informations entre les groupes intervenant sur le terrain et la police. Plus particulièrement, il s’agit surtout de s’assurer que les autorités policières ont accès à toutes les informations jugées nécessaires.

En effet, par crainte des interventions de la police, plusieurs personnes ou organisations hésitent à divulguer aux forces de l’ordre des informations concernant des jeunes susceptibles de violence, comme le regrettait le directeur adjoint du SPVM Vincent Richer, en conférence de presse lundi. « Ça, il ne faut plus que ça se produise », posait-il. M. Richer affirmait aussi avoir l’intention de « faire tomber les murs » qui limitent la communication entre son organisation et le reste de la société.

Ainsi, l’un des ateliers prévus ce jeudi pour les groupes communautaires a pour thème : « Rechercher des pistes de solutions applicables aux enjeux liés à la confidentialité et à l’échange d’information ».

Cela ne surprend pas Ted Rutland. « Le SPVM a toujours détesté l’indépendance » de certaines organisations sur le terrain. « Il n’aime pas que certains des meilleurs groupes communautaires aient des informations sur des soi-disant criminels et ne veulent pas les partager avec la police. »

Pour le chercheur, la volonté du SPVM d’accéder à ces informations risque en fait de nuire à la prévention de la violence. « Pour plusieurs groupes communautaires, s’ils peuvent faire un travail phénoménal, c’est justement parce qu’ils restent indépendants », analyse-t-il. « Oui, ça leur permet d’avoir accès à des informations concernant des infractions criminelles, par exemple. Avec cette information, ils sont capables de gérer des conflits, ou encore de sortir un individu d’une situation où il risque de devenir l’auteur ou la victime d’un acte violent », explique Ted Rutland.

« Si on a une compréhension élargie de la prévention de la violence, c’est essentiel qu’il y ait des groupes communautaires indépendants. On ne peut pas juste envoyer tout le monde en prison », conclut-il.

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