Une fiole du vaccin de Pfizer/BioNTech | U.S. Secretary of Defense | Montage : Pivot
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Pfizer/BioNTech et Moderna : 70 milliards $ avec les vaccins, mais presque pas de doses pour les pays pauvres

La faible vaccination dans les pays pauvres est notamment due aux stratégies des pharmaceutiques, qui ont cherché à accroître leurs profits au détriment de la santé mondiale, conclut une analyse d’Amnistie internationale.

Tandis qu’elles faisaient des dizaines de milliards $ avec les vaccins en 2021, les grandes pharmaceutiques ont activement empêché la distribution équitable des doses à l’international. Pour accroître leurs bénéfices, ces entreprises ont vendu les vaccins à fort prix, et d’abord aux pays riches. Elles ont aussi lutté contre la suspension des brevets, afin de préserver leur monopole sur la fabrication des doses.

Un nouveau rapport préparé par Amnistie internationale fait le point sur les agissements des grandes pharmaceutiques comme Pfizer/BioNTech, Moderna, AstraZeneca et Johnson & Johnson, qui ont sérieusement freiné la vaccination mondiale, montre Amnistie. Ainsi, Pfizer/BioNTech, Moderna et AstraZeneca ont fourni moins de 2 % de leurs doses à des pays à faible revenu (voir encadré).

« Les pharmaceutiques se sont engagées à faire en sorte que les vaccins se rendent vers les populations des pays les plus pauvres. Elles prétendent qu’elles le font, mais ce n’est pas vrai, et c’est ce que démontre ce rapport », explique France-Isabelle Langlois, directrice générale d’Amnistie Internationale Canada francophone.

« Les pharmaceutiques ne facilitent pas, elles empêchent que ces populations aient accès aux vaccins », insiste-t-elle. « Elles poursuivent des pratiques qui vont à l’encontre de l’intérêt des êtres humains. »

Des doses à fort prix

Plutôt que de rendre accessibles leurs vaccins à faible coût, plusieurs fabricants ont misé sur la crise et la concurrence entre les pays pour gonfler les prix. « On ne sait pas à quel prix les pharmaceutiques vendent leurs produits d’un État à l’autre, mais on comprend que les prix varient », précise France-Isabelle Langlois. « Donc il y a une course, il y a une possible surenchère et il faut avoir de l’argent. Et donc tous les États n’ont pas les moyens de se procurer les vaccins ou les autres traitements. »

Seules AstraZenaca et Johnson & Johnson s’étaient engagées à vendre leurs vaccins sans profit. Les deux entreprises ont toutefois annoncé qu’elles comptaient hausser leurs prix en 2022, invoquant que la pandémie entrait dans une nouvelle phase.

De plus, toutes les pharmaceutiques manquent de transparence quant aux coûts réels de développement et de production de leurs vaccins. Difficile, donc, d’évaluer l’écart entre les prix de vente réels et ce qui serait un juste prix. Par exemple, selon certaines estimations, les doses de Moderna seraient vendues à un prix jusqu’à dix fois supérieur à leur coût de production, qui pourrait n’être que de 3 $ la dose.

Pendant ce temps, « les pharmaceutiques engrangent des profits, de plus en plus de profits », rappelle France-Isabelle Langlois.

Pfizer estime que son vaccin lui aura rapporté 36 milliards $ en 2021, soit 85 % des revenus de l’entreprise. Son partenaire BioNTech prévoit quant à lui des revenus de 18,5 milliards $ pour l’année. Moderna a aussi tiré entre 15 et 18 milliards $ de ses ventes en 2021. De son côté, AstraZeneca a récolté 2,2 milliards $ en ventes lors des trois premiers trimestres de 2021. Pour la même période, le vaccin de Johnson & Johnson a rapporté 766 millions $ à l’entreprise.

UNE DISTRIBUTION TRÈS INÉGALE

De manière générale, les entreprises n’ont pas assuré une distribution conforme aux besoins des différents pays, en tenant compte de la population ainsi que de la richesse inégale des États, analyse Amnistie internationale, à partir de données récoltées par Airfinity.

Pfizer/BioNTech n’a fourni que 1 % de ses doses à des pays à faible revenu et 14 % à des pays à revenu moyen inférieur, contre près de 65% aux pays les plus riches.
Moderna, a envoyé un peu moins de 2 % de ses vaccins aux pays les plus pauvres et 24 % à des pays à revenu moyen inférieur, contre 70 % au pays à revenu élevé.

Les résultats des deux autres grandes pharmaceutiques sont meilleurs, reconnaît Amnistie internationale.

AstraZeneca a fourni seulement 2 % de ses vaccins aux pays les plus pauvres, mais près de 70 % à des pays à revenu moyen inférieur.
Johnson & Johnson a envoyé 20 % de ses doses à des pays pauvres et 30 % à des pays à revenu moyen inférieur.

Amnistie rappelle toutefois que, pour plusieurs de ces doses, il s’agit de « dons » effectués par des pays riches, et non d’accords commerciaux réalisés par AstraZeneca et Johnson & Johnson. Notons aussi que les vaccins de ces deux entreprises sont moins prisés chez nous, le premier ayant soulevé des inquiétudes après des cas de thrombose chez des vacciné·es, et le second étant légèrement moins efficace.

Dix milliards de doses de vaccins ont été produites en 2021, ce qui aurait théoriquement permis de vacciner 40 % de la population mondiale. Pourtant, dans les pays à faible revenu, à peine 4 % des gens étaient correctement vaccinés, et seulement 9 % avaient reçu même une seule dose. En fait, les pays les plus riches ont déjà administré davantage de doses de rappel que toutes les doses administrées dans les pays les plus pauvres. L’Organisation mondiale de la santé appelle à vacciner 70 % de la population dans chaque pays d’ici le mois de juillet prochain.

Un monopole bien défendu

Par ailleurs, « les entreprises pharmaceutiques refusent, comme à peu près toujours, de lever les brevets » sur les technologies qu’elles ont pourtant développées à grand renfort de fonds publics, indique France-Isabelle Langlois. « Elles refusent de partager la “recette » pour créer leur vaccin. Mais le partage de recette, c’est ce qui permet de créer des produits génériques, qui sont fabriqués par d’autres entreprises, à moindre coût. Et de manière délocalisée, aussi, possiblement plus près des populations qui ont moins accès aux vaccins en question. »

Aucune des quatre grandes pharmaceutiques n’a collaboré aux initiatives de partage de technologies mises en place par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Elles n’ont pas non plus accordé de licences ouvertes et non exclusives pour la fabrication de vaccins. Certaines, comme AstraZeneca et Pfizer, ont même fait pression, avec succès, contre une suspension temporaire des brevets par l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

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Ce faisant, les pharmaceutiques gardent leur monopole sur les vaccins pour mieux accaparer les retombées économiques. Or, souligne France-Isabelle Langlois, « toute la recherche qui a été faite pour le développement de vaccins ou d’autres traitements pour combattre le virus a été financée par des fonds publics. Ce sont les États qui ont financé ces recherches-là. » Ensemble, les quatre entreprises mentionnées ici auraient bénéficié de plus de 9 milliards $ en soutiens gouvernementaux pour le développement de leurs technologies vaccinales, selon les chiffres compilés par Amnistie.

« Il y a quelque chose d’odieux dans le comportement de ces entreprises, dans cette façon qu’elles ont d’engranger allègrement des profits, sachant que la recherche et le développement ont été financés par des fonds publics, alors qu’elles bloquent le partage des technologies et qu’elles ne livrent pas la marchandise », résume France-Isabelle Langlois.

En fin de compte, les agissements des pharmaceutiques ont contribué à une vaccination mondiale extrêmement inégale (voir encadré), qui renforce encore une fois les injustices en matière de droits humains, analyse France-Isabelle Langlois. « Il y a un pan très important de la population mondiale qui n’est pas du tout protégé. Et c’est toujours la même population », qui est laissée pour compte, notamment en Afrique, souligne-t-elle.

Elle dresse un parallèle entre la situation du coronavirus et celle du sida ou de la malaria, qui affectent de manière disproportionnée les pays privés des moyens de prévention ou de traitement. « Les pharmaceutiques participent à perpétuer et à augmenter cette inégalité mondiale », déplore France-Isabelle Langlois. « Et pendant ce temps, le virus continue de se propager et de muter. »