Lutter contre l’obscurantisme ou se répéter des histoires d’épouvante?

En octobre, les ministres de l’Éducation de France et du Québec, Jean-Michel Blanquer et Jean-François Roberge, ont signé une lettre ouverte intitulée « L’École pour la liberté, contre l’obscurantisme ». Ils y déploraient les « dérives liées à la culture de l’annulation (cancel culture) » « importées de certains campus universitaires américains ». Évoquant les cas rapportés par « plusieurs médias à travers le monde », ils précisaient que ce phénomène qui « frappe autant la France que le Québec » menace « la liberté d’expression et le sens civique » et nous ramènerait « aux temps les plus obscurantistes de nos sociétés ».

Face à pareil péril, on imagine le personnel ministériel mobilisé à documenter, évaluer et analyser la menace, multipliant les réunions à ce sujet. Curieux, j’ai donc écrit aux bureaux du ministre Jean-François Roberge et à la responsable de la Loi sur l’accès aux documents au ministère de l’Éducation, leur demandant tous les documents du ministère relatifs (1) à la « culture de l’annulation » et (2) à des événements survenus dans des écoles (des statistiques, des messages de directions d’école, etc.) ou (3) des notes préparatoires et des procès-verbaux de réunions à ce sujet.

Je n’ai reçu aucune réponse des bureaux du ministre Jean-François Roberge, mais la responsable d’accès à l’information a bien traité ma demande et m’a répondu il y a quelques jours, m’informant qu’« après recherche, il s’avère qu’aucun document n’a été répertorié ».

Voilà qui rappelle l’expérience de Judith Lussier, racontée dans son essai Annulé(e)s, que nous évoquions il y a quelques semaines. Elle a demandé au bureau du scientifique en chef du Québec sur quelle documentation se base un passage du rapport L’Université québécoise du futur (2020) affirmant qu’on « assiste à un accroissement de la “rectitude politique” […] imposant des formes de censure » (je souligne). « Nous n’avons pas de données factuelles sur la question », lui a-t-on finalement répondu, ce passage ayant été rédigé « en ayant en têtes les actualités ». 

Or ce même passage est cité dans le rapport de la Commission scientifique et technique indépendante sur la reconnaissance de la liberté académique dans le milieu universitaire, déposé en décembre. Une annexe présente bien une liste de conflits au sujet de la liberté universitaires, depuis 2011, à partir d’informations des médias. Résultat : 3 conférences annulées, dont l’une dans un congrès syndical, et trois conflits en classe, mais aucune de ces professeures n’a été la cible de mesures disciplinaires. En dix ans ! Les quelques autres cas mentionnés en annexe sont liés à d’autres enjeux (usage des médias sociaux personnels, par exemple).

Quant à nos deux ministres de l’Éducation si inquiets de l’obscurantisme, il semble bien qu’ils se sont contentés de se fier aux affaires rapportées « récemment plusieurs médias à travers le monde », comme ils l’écrivent dans leur lettre conjointe, mais sans se fier à des études plus sérieuses et systématiques. Or si tout le monde se fie ainsi aux médias, le risque est grand de penser qu’on assiste effectivement à un basculement civilisationnel provoqué par les jeunes « wokes », si dangereux et si puissants.

À elle seule, l’« affaire Lieutenant-Duval » a été mentionnée dans plus de 180 textes dans Le Devoir, Le Journal de Montréal et La Presse, sans parler de la radio et de la télévision. Pour UN seul cas !

Voilà exactement la façon dont les médias produisent une panique morale, comme l’a très bien expliqué le sociologue Stanley Cohen. Comme je lis les journaux tous les matins, il m’était d’ailleurs impossible d’arrêter de penser à cette affaire, pendant l’automne 2020, et de ne pas me sentir anxieux face à mes classes. Sous pareil matraquage médiatique, il est tout aussi normal que bien des collègues partagent cette anxiété, même s’il y a environ 40 000 cours universitaires par année et que tout s’y passe très calmement, dans la presque totalité.

Heureusement, des études sérieuses et bien documentées existent sur le sujet (ici, ici, ou ). Elles nous apprennent que de tels événements sont exceptionnels aux États-Unis dans un réseau qui compte environ 5 000 établissements universitaires. Ces quelques cas ne représentent ni une crise généralisée, ni même une nouveauté de la vie universitaire. De plus, la réalité n’est pas unidimensionnelle et si quelques conflits sont déclenchés par des progressistes (les fameux « wokes »), plusieurs le sont par des forces conservatrices et réactionnaires, y compris religieuses, des donateurs, des organismes prenant la défense d’Israël, entre autres, alors que des groupes néonazis manifestent sur bien des campus, dans l’indifférence générale.

Pour sa part, le ministre Roberge a « annulé » en 2020 Daniel Weinstock, professeur de philosophie de l’Université McGill qui devait intervenir dans un forum sur le cours d’éthique et de culture religieuse (comme l’a rappelé Patrick Lagacé, dans La Presse). Quant à lui, le ministre Blanquer évoque « un combat à mener contre [les] thèses intersectionnelles » développées par des universitaires afroféministes. Il a aussi porté plainte pour diffamation contre un syndicat d’enseignement, pour l’usage de l’expression « racisme d’État ». Alors, qui favorise la liberté universitaire, le développement des connaissances et la curiosité intellectuelle ? Et qui agite l’opinion publique en répétant les mêmes histoires d’épouvante et favorise ainsi l’obscurantisme ?

Francis Dupuis-Déri

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