Doute et vérité : nouvelles réflexions sur la science et M. Arruda

Ce samedi 15 janvier, un texte du microbiologiste Jean Barbeau publié dans La Presse sous le titre « Réflexions sur la science et M. Arruda » a reçu de nombreux éloges. Dans une critique à peine voilée des détracteurs du bon Dr Horacio Arruda, M. Barbeau proclame doctement qu’il «faut de l’humilité». Personne ne contestera cette sage consigne. Personne ne dira qu’il faut de l’arrogance. Mais comme le chantait Boris Vian, il y a quelque chose qui cloche là-dedans.

Avant de se pencher sur le destin du Dr Arruda, M. Barbeau, professeur à l’Université de Montréal, nous enseigne avec une humilité désarmante les fondements de la méthode scientifique. Il proclame la nécessité de toujours douter.

Il suit personnellement si bien cette prescription que, dans un de ses tweets, il met en doute la recommandation de toujours garder une distance sociale de deux mètres. En classe, explique-t-il, la source d’une éventuelle contamination est mobile. Par conséquent, « le 2 mètres est-il inutile? ».

Dans un tweet daté de mars 2020, ses déclarations précédaient celles du Dr Arruda mettant en doute l’utilité des masques : « porter un masque dans la sphère publique est probablement inutile et peut amplifier le problème », écrivait-il.

Mettant en pratique son doute, il ne porte pas de masque quand il enseigne en classe : « je l’enlève pour le cours », confiait-il dans un autre tweet, en septembre dernier. Les professeurs doivent parler fort pour être entendus de leurs étudiants, mais M. Barbeau doute peut-être des études montrant qu’en parlant fort, on émet beaucoup d’aérosols, lesquels peuvent infecter notre entourage. Imaginez-vous donc que ça s’est déjà produit : en Californie, une enseignante sans masque a transmis la COVID-19 à 12 étudiants.

M. Barbeau fait aussi partie de ces experts québécois qui doutent de la supériorité des masques N95 sur les masques de procédure, une supériorité pourtant établie par le Tribunal administratif du travail et la communauté scientifique (à l’exception notable de l’Institut national de santé publique du Québec…). Selon lui, les deux types de masques « semblent être équivalents pour prévenir les infections respiratoires chez ceux qui les portent ». Les masques N95 filtrent 95% des aérosols, mais en août dernier, M. Barbeau doutait encore que les aérosols soient à plus de 80% responsables de la transmission de la COVID-19.

Fort de sa pratique personnelle du doute, il fait un rappel à l’ordre collectif, visant apparemment tous ceux et celles qui écrivent sur la pandémie, probablement les journalistes et les citoyens qui ont l’audace de s’exprimer. Chacun serait bien avisé de ne jamais se prononcer de façon catégorique.

« Trouvez un sujet et vous pourrez l’appuyer ou le réfuter de la façon dont vous faites vos recherches », explique M. Barbeau dans La Presse. Autrement dit, tout est relatif. M. Barbeau insinue qu’il n’y aurait pas une science, mais plusieurs sciences : « de quelle science parle-t-on au juste? ». « S’il n’y avait qu’une science de la pandémie, tous les pays l’auraient appliquée depuis des mois… », ajoute-t-il.

À première vue, ces propos semblent bien raisonnables. Qui donc pourrait s’y opposer? Mais ce discours, en apparence empreint de sagesse, mène à des aberrations. S’il y a plusieurs sciences, si toutes les affirmations peuvent être réfutées, cela signifie que la vérité scientifique n’existe pas.

Pourtant, elle existe. La vérité existe. Tout n’est pas relatif. Le doute n’est pas une valeur absolue.

Le doute : un outil à double tranchant.

Le doute fait partie intégrante de la recherche scientifique. Il est aussi indispensable aux démarches journalistiques. Mais vient un temps où les faits sont irréfutables. Les mettre en doute est alors contre-productif, sinon nuisible.

Rappelons pour la énième fois les exemples du tabac et du climat. Pendant des années, les compagnies de cigarettes ont semé le doute sur la nocivité du tabagisme, puis de la fumée secondaire. Encore aujourd’hui, l’industrie des combustibles fossiles met en doute la gravité du réchauffement climatique. Dans les deux cas, des scientifiques se sont mis à leur service et se sont transformés en marchands de doute.

Mais bien sûr, on sait que le tabac tue et que les émissions de gaz à effet de serre font peser une menace existentielle à l’humanité. Ce ne sont pas des hypothèses. C’est la vérité. Une vérité dont on n’a pas à douter.

Il n’y a pas plusieurs sciences. Dans les cas du tabac et du climat comme dans d’autres, il y a des scientifiques qui disent vrai, et il y a ceux qui disent faux. Oui, les zones grises existent. Mais le blanc et le noir existent également. La terre n’est pas peut-être ronde, elle est ronde. Les poules ne sont pas peut-être dénuées de dents, elles n’ont pas de dents.

Bien des choses ont été affirmées depuis le début de la pandémie. Lorsqu’elles étaient carrément fausses, il était du devoir des journalistes de le souligner. Citons encore des exemples flagrants, comme les déclarations du professeur Didier Raoult à propos des soi-disant bénéfices de l’hydroxychloroquine pour soigner la COVID-19. Les journalistes qui ont eu l’outrecuidance de dénoncer les élucubrations de ce grand savant se sont fait dire qu’ils se prenaient pour des «gardiens de la vérité». Il existe aussi des scientifiques, ici même au Québec, qui mettent en doute l’utilité des vaccins. Est-ce faire preuve d’arrogance de dire qu’ils ont tort? L’utilité des vaccins est un fait établi. Le professeur Barbeau serait certainement un des premiers à admettre que semer le doute à ce sujet dessert l’intérêt public.

Le bon Dr Arruda

Après ses réflexions sur la science et la complexité, le doute et l’humilité, M. Barbeau entre dans le vif du sujet : le sort du Dr Arruda. M. Barbeau reconnaît que le bon docteur s’est déjà trompé. Mais, affirme-t-il sans donner d’exemples, à peu près tout le monde s’est trompé depuis le début de la pandémie. Par conséquent, puisque tout le monde s’est trompé, on comprend entre les lignes qu’il aurait été injuste de souligner en particulier les erreurs du Dr Arruda. Ainsi va la démonstration, bien qu’elle soit exposée avec plus de raffinement.

Cependant, le Dr Arruda n’a pas fait une erreur, il en a fait à répétition. Compte tenu de ses fonctions de directeur national de la santé publique, cela posait un problème. Les journalistes qui ont relevé cette cascade de bourdes, et je fus l’un d’eux, n’étaient pas animés du désir de clouer sa tête sur le manteau de leur cheminée comme un trophée de chasse. L’intégrité et le dévouement du bon docteur n’étaient pas en cause. Comme tous mes collègues, j’ai été horrifié par les manifestations devant sa maison.

Mais il était impossible de passer sous silence ces erreurs (et celles de ses collègues) lorsque venait le temps d’écrire sur le variant du SRAS-CoV-2 prétendument distinct au Québec, sur la transmission asymptomatique, sur l’importance des masques, sur les aérosols et la transmission aérienne, sur l’importance de l’aération des écoles, sur l’utilité des purificateurs d’air, puis, dernièrement, sur l’efficacité des masques N95. Dans tous ces cas, cela revenait et revient encore à contredire le Dr Arruda ou d’autres experts bien en vue.

Si l’on décortique les sous-entendus du professeur Barbeau, ceux et celles qui ont signalé les erreurs du Dr Arruda, et qui continuent de le faire avec d’autres experts, pêcheraient par manque d’humilité. Comment diantre peuvent-ils faire des affirmations catégoriques? Pourquoi ne doutent-ils pas d’eux-mêmes? Se prennent-ils pour les gardiens de la vérité? Disons-le à sa place puisqu’il ne le dit pas clairement (en tout cas, je soupçonne plusieurs éminents spécialistes de le penser): comment peut-on oser critiquer des scientifiques et des médecins quand on n’est même pas soi-même scientifique ou médecin?

Dans un autre domaine, celui du climat, des reproches semblables ont été adressés à Greta Thunberg. Comment une adolescente, souffrant de surcroît d’une forme d’autisme, peut-elle affirmer de façon catégorique qu’il faut réduire de façon radicale et immédiate les émissions de GES si on veut éviter la catastrophe, elle qui n’est pas scientifique? Quelle arrogance!

Dès le début de la pandémie, les preuves de l’utilité des masques étaient plus qu’abondantes. Elles le sont aussi rapidement devenues pour les autres sujets cités plus haut, comme la transmission par aérosols. Or, le Dr Arruda ne semblait pas le savoir, ce qui était pour le moins étonnant. D’accord sur ce point avec M. Barbeau : on trouvera toujours des détracteurs sur tous les sujets. Mais il faut alors évaluer la crédibilité des sources et la qualité des preuves. Il est vite apparu que, sur bien des sujets, d’autres sources étaient plus crédibles que le Dr Arruda (et que d’autres membres de l’équipe québécoise de conseillers), notamment, oh horreur, des experts du gouvernement canadien.

Depuis le départ du Dr Arruda, on assiste à une campagne présentant plus ou moins subtilement cette démission comme une choquante destitution provoquée par de mauvais joueurs, des joueurs qui n’auraient pas compris avec humilité que les connaissances sur la COVID-19 ne cessent d’évoluer. « Et ici, il ne faudrait pas demander pourquoi le gouvernement, sa cellule de crise, la santé publique et son directeur n’ont pas agi sur tel ou tel point, en se contentant de l’excuse que l’avion est toujours en construction? » demande Josée Boileau, dans une chronique bien sentie. Mme Boileau se dit exaspérée par cette méprisante habitude d’attaquer tous ceux qui osent formuler des critiques en les traitant de «gérants d’estrade».

Le professeur Barbeau, lui, ne s’abaisse pas à parler de «gérants d’estrade», mais son propos revient à faire cette mise en garde : attention avant de critiquer les experts comme le Dr Arruda! Sus aux «gens qui pérorent sur des sujets complexes avec des certitudes à faire péter la grenouille de la fable parce qu’ils ont beaucoup lu»! Chers lecteurs, doutez de tout, surtout de vous… et surtout pas trop des experts en autorité du Québec.

André Noël

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