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Rester ou quitter son logement ? A Montréal, le dilemme d’une locataire face à son nouveau propriétaire

« C’est la saison des rénovictions », soupire Leonardo Munoz, l’attaché politique du député Alexandre Leduc. Son bureau reçoit plusieurs appels de citoyens désemparés.

Comme cadeau de Noël cette année, Annie Poirier a reçu la visite d’un gestionnaire de propriété lui annonçant qu’elle allait devoir quitter son logement, car le nouveau propriétaire envisage d’y faire des rénovations majeures.

Le 20 décembre dernier, le bâtiment qui abrite son logement dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve a été acheté par l’entreprise Roxbury Capital Holdings, une société en commandite liée à l’investisseur immobilier Henry Zavriyev dont les pratiques immobilières ont déjà été décrites dans la presse écrite anglophone.

Le jour même, Mme Poirier reçoit la visite d’un homme qui lui annonce la vente de l’immeuble et lui laisse un document qui explique la nouvelle procédure de paiement du loyer.

Questionné sur les intentions du propriétaire, le gestionnaire, David Mimoum, avise la locataire qu’elle va devoir quitter son logement en raison des rénovations prévues. Lorsque celle-ci explique qu’elle veut y demeurer, car il correspond à ses besoins, elle se serait fait dire qu’elle n’aurait pas vraiment le choix. « Il m’a dit ce qui allait se passer avec moi: La seule chose que tu vas avoir, toi, c’est du temps. Tu t’achètes du temps », se rappelle-t-elle, visiblement ébranlée par cette annonce.

Il lui a offert de payer son déménagement, ainsi qu’un montant équivalent à trois mois de loyer.

« J’ai déménagé ici parce que je suis près de mon boulot », explique la locataire, « je suis proche d’un métro, il y plein de raisons pourquoi je suis ici. » Elle a parlé avec ses voisins. Les locataires des deux appartements du rez-de-chaussée avaient déjà accepté un montant pour quitter les lieux, mais les autres étaient réticents à l’idée de devoir se trouver un nouveau logement.

« C’est un gros montant, mais ça ne dure pas longtemps avec le prix des loyers », se désole la locataire.

Extrait de la lettre reçue par Annie Poirier

Contacté au téléphone, M. Mimoum se défend d’avoir exercé une quelconque pression sur les locataires. Il explique qu’il « [tente] de trouver des solutions à l’amiable ». « Les gens sont contents, ils ont reçu de l’argent », ajoute-t-il.

« Je sais ce que vous essayez de me faire dire. Le mot rénoviction. Nous ne faisons pas cela », se défend-il. Il assure qu’il n’y aura pas de subdivisions ou de changement d’affectation. Ces pratiques sont limitées par les règlements de l’arrondissement. Par contre, les locataires qui décident de rester « recevront un avis de rénovations majeures ».

Le chef de division — permis et inspection, Sadek Lazzouzi, a confirmé à Pivot qu’aucune demande de permis pour des travaux n’a été déposée pour cet immeuble. Selon la qualité du dossier déposé et l’ampleur des travaux proposés, le délai pour délivrer un permis peut aller de quelques semaines à quelques mois.

Un scénario qui se répète

Yasmine Belam se souvient bien d’Henry Zavriyev. En 2019, elle habitait un logement sur le boulevard de Maisonneuve qui a été acheté par une entreprise appartenant à cet entrepreneur. Avec des voisins et voisines, elle a rencontré des intervenant.es du comité logement. « On avait déjà perdu des voisins », se souvient-elle. Ceux-ci avaient déjà accepté des offres financières en échange de l’abandon de leur logement. « On a fini par céder pour un montant d’argent », dit-elle. 

« On a fini par savoir qu’ils avaient donné moins à ceux qui avaient accepté tout de suite », dit-elle, une information également rapportée par CBC. Selon le registre foncier, le bâtiment sur de Maisonneuve acheté pour 1,05 million $ a été revendu cinq mois plus tard pour 1,84 million $. 

Un manque de volonté politique

Au niveau de l’arrondissement Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, l’attachée politique Catherine Barbeau explique que la Ville a procédé à des campagnes pour informer les citoyens de leurs droits. Elle cite les nouvelles restrictions apportées à la règlementation, mais juge que Québec doit également s’impliquer davantage pour mettre un frein à certaines pratiques qui font augmenter le prix des loyers.

Leonardo Munoz, l’attaché politique du député Alexandre Leduc, nous explique que cette situation n’est pas un cas isolé. « C’est la saison des rénovictions », soupire-t-il.  Son bureau reçoit plusieurs appels de citoyens désemparés. « Dans ces situations, on prend contact avec les locataires, on s’assure qu’ils ont pris contact avec le comité logement. » Le représentant du député de Québec Solidaire déplore le manque de volonté politique à Québec. « Le gouvernement ne saisit pas à quel point il y a des drames qui se vivent », déplore-t-il.

Jean-Pierre East, de l’organisme Entraide Logement Hochelaga-Maisonneuve, dit voir ce genre de procédé régulièrement. « Ils sont tous allés au même cours sur l’immobilier », ironise-t-il. Il explique que même si le propriétaire effectue des travaux, le locataire conserve le droit au maintien des lieux. De plus, il peut s’opposer s’il considère que les travaux ne sont pas justifiés.

L’intervenant du comité logement explique que lors d’une relocalisation temporaire durant les travaux, le propriétaire à certaines obligations. Il devra couvrir les frais encourus, comme le transport et l’entreposage des biens, ainsi que la différence du coût du loyer et les frais de rebranchements des services tels que le téléphone ou Internet.

Annie n’est pas encore certaine de ce qu’elle va faire. Comme beaucoup de locataires, elle se demande si ce n’est pas plus simple d’accepter l’argent. Mais pour aller où ? Elle voudrait demeurer dans ce logement, mais s’inquiète de la complexité de faire face à son nouveau propriétaire si elle se retrouve seule à vouloir rester.

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