Illustration : Pauline Stive (paulinestive.com), pour Pivot

« Tout ce que je veux pour Noël, c’est un revenu de base »

C’est une tradition : durant les Fêtes, il faudrait avoir une pensée pour les plus pauvres et offrir un petit quelque chose pour leur permettre de passer un joyeux Noël. Mais la charité est-elle un véritable remède à la pauvreté?

Le temps des fêtes peut être difficile quand on doit compter uniquement sur l’assistance sociale et sur un panier de Noël. Pour savoir ce que cela représente réellement, et pour imaginer des solutions à une pauvreté qui dure toute l’année, nous avons discuté avec Stéphanie*, qui vit de l’aide sociale et qui s’implique au Front commun des personnes assistées sociales du Québec (FCPASQ), ainsi qu’avec Éloi Paradis-Deschênes, de l’Association de défense des droits sociaux (ADDS) de la Rive-Sud, à Lévis.

* Nom fictif

À quoi ressemble le temps des fêtes pour une personne qui vit de l’assistance sociale?

Stéphanie : Pour nous, les gens sur l’aide sociale, Noël c’est ennuyeux et c’est déprimant. On n’a pas d’argent pour aller fêter ou même juste pour aller manger au resto une seule fois.

J’aimerais ça, pour Noël, aller manger quelque part avec ma mère, ou avec des amies, mais je n’ai juste pas les moyens de me payer ça. À part peut-être de la malbouffe, un hamburger chez McDo, mais même encore. Et un Big Mac, ça ne fait pas un gros souper de Noël! J’aimerais ça, pour une fois, manger un très bon repas, aller au buffet ou au St-Hubert, mais c’est bien trop cher, oublie ça! Sauf, peut-être, si ça tombe que je reçois mon crédit fédéral pour la TPS.

C’est encore plus dur avec la pandémie. Hier, j’étais censée aller à un dîner de Noël dans un organisme communautaire, mais ça a été annulé à cause des mesures sanitaires.

Avec l’aide sociale, on ne peut pas non plus faire plaisir à nos proches comme on veut et donner le moindre petit cadeau. À cause de ça, on vit beaucoup d’isolement.

Éloi Paradis-Deschênes : Pour beaucoup de personnes assistées sociales, le temps des fêtes, c’est un moment difficile qui est accompagné par une forme d’exclusion. Elles sont souvent isolées à cause des préjugés au sein même de leur famille, ou alors elles n’ont tout simplement pas les moyens de participer aux activités et aux sorties de Noël avec leurs proches.

Avec à peine 708$ par mois (pour les personnes sur l’aide sociale de base), il est déjà difficile de payer son loyer et de se nourrir en temps normal. Alors quand on a un revenu aussi bas, les cadeaux, la bouffe de Noël et les déplacements du temps des fêtes sont très coûteux.

Les paniers de Noël, la guignolée et les autres programmes de charité suffisent-ils à aider les personnes dans le besoin pour les Fêtes?

Stéphanie : Eh non, ce n’est pas suffisant du tout. Je viens de recevoir mon panier de Noël : j’ai eu un sac de viande et puis des boîtes avec des cannages, du papier de toilette, du savon à linge et d’autres affaires dans le genre. J’ai aussi reçu une carte-cadeau pour aller à l’épicerie m’acheter des produits frais, par exemple un poulet pour Noël. Mais c’est tout. Une chance que je suis capable de cuisiner un peu à la maison. Je vais pouvoir me faire du pâté chinois, ou des nouilles à la viande. Mais ça reste que j’aurais aimé ça, avoir un très bon repas à Noël, moi aussi.

Et puis les paniers qu’on reçoit, ça dure quelques jours, mais avec les dépenses, on a de la misère à se rendre jusqu’au chèque d’aide sociale du début de janvier. Ce que ça nous prendrait, c’est plus d’argent.

Éloi Paradis-Deschênes : Les programmes de charité ne font généralement que fournir de la nourriture. Ça ne permet pas du tout aux personnes qui vivent en situation d’extrême pauvreté de briser l’isolement et de participer à des activités avec la famille ou les ami·es, si ces activités impliquent la moindre dépense.

La dignité et l’autonomie des personnes assistées sociales ne passent certainement pas par un simple panier de Noël.

Quant à la guignolée, malheureusement, elle fait figure d’un simple pansement qui sert à se donner bonne conscience. Pendant ce temps-là, on néglige les mesures collectives qui permettraient de lutter réellement contre la pauvreté qui fait violence à des milliers de familles. La guignolée et les différentes campagnes de charité qui se déroulent avant Noël font complètement abstraction de la pauvreté tout le reste de l’année.

La pauvreté n’existe pas qu’à Noël : à quoi la vie ressemble-t-elle le reste de l’année?

Stéphanie : Avec l’aide actuelle, on n’arrive pas à couvrir nos besoins essentiels. Avec l’assistance sociale, on ne reçoit même pas un montant équivalent à la mesure du panier de consommation (MPC), qui représente normalement le minimum pour vivre [et qui était de 1730$ par mois pour 2021]. Quand on reçoit le crédit d’impôt pour solidarité, on peut souffler un peu, mais on se prive quand même à longueur d’année et certains de nos besoins essentiels doivent être mis de côté.

Juste pour vous donner une idée, à partir de janvier, ceux qui reçoivent le top du top de l’assistance sociale vont avoir 1400$ par mois. Moi, je ne reçois même pas ça. Actuellement, j’ai seulement 848$ par mois. Et là, je ne parle pas de ceux qui reçoivent le minimum…

L’année passée, les gens qui sont tombés sur la prestation d’urgence, eux, ils ont eu 2000$ par mois. Mais nous autres, sur l’aide sociale, on n’y a pas eu droit et on n’a toujours pas droit à un montant comme ça. Heille, j’aurais tu aimé ça, moi, avoir autant d’argent? J’aurais trippé, je me serais fait des maudites belles épiceries!

Avec l’argent que j’ai, il faut que je paye mon loyer, mes assurances, mon linge et il y a même certains médicaments que je suis obligée de payer moi-même. Avec tout ça, il me reste 90$ pour manger pour le mois. Et quand j’arrive à l’épicerie, la nourriture me coûte le même prix qu’à une personne qui travaille. Si je vois un beau morceau de viande, je regarde le prix, puis je dois prendre l’autre à côté. J’aimerais tu ça l’avoir, ce morceau de viande là? Mais non. Je me prive.

Être sur l’aide sociale, c’est avoir à faire des choix qui me déchirent au cœur.

Je dois courir des banques alimentaires, je n’ai pas le choix, sinon je crèverais de faim, tout simplement. Ici dans mon quartier, j’ai droit d’aller me chercher de la nourriture deux fois par mois, c’est déjà ça.

Des fois, par exemple, je me paye un Tim Hortons. Je me prends une grosse toast avec deux cups de cretons, et ça me coûte en haut de 3$. Et je n’ai même pas bu encore, mais écoute, c’est ça que je suis capable de me payer.

Il y a d’autres choses que je ne peux tout simplement pas envisager. J’aimerais ça, aller voir un bon film au cinéma, aller voir un show de musique au Capitole à Québec, ou juste jouer une partie de quilles, mais oublie ça! Je suis obligée de me priver, c’est plate, mais c’est la réalité que je vis, comme bien d’autre monde.

Éloi Paradis-Deschêne  : Les personnes assistées sociales s’appauvrissent de plus en plus. Les chèques d’aide sociale ne sont que très peu indexés, ils augmentent très lentement, alors que le coût de la vie grimpe de manière fulgurante.

Il suffit de constater le débordement dans les banques alimentaires et dans les ressources en itinérance pour comprendre que les prestations d’aide de dernier recours sont insuffisantes.

En mai 2018, le gouvernement du Québec a adopté un projet de loi qui prévoit la mise en place du programme Revenu de base. Ce programme représente des augmentations progressives des prestations de la Solidarité sociale, qui devraient atteindre le prix du panier de consommation en 2023. C’est un pas en avant, mais la MPC, c’est un montant qui reste très minimal, d’autant plus que le gouvernement base hypocritement son calcul sur des données qui datent de 2008, comme si le coût de la vie avait stagné depuis toutes ces années.

Et puis, le plus gros problème, c’est que cette augmentation ne s’applique qu’aux personnes qui ont une contrainte sévère à l’emploi reconnue depuis plus de cinq ans et demi, c’est-à-dire à une minorité de prestataires de l’aide de derniers recours. Il y a donc encore beaucoup trop de personnes qui doivent vivre dans une extrême pauvreté, en touchant moins de la moitié du minimum pour vivre.

Que faudrait-il faire comme société pour améliorer vraiment la situation des personnes assistées sociales et pauvres?

Éloi Paradis-Deschênes : Pour nous, à l’ADDS de la Rive-Sud, la solution passe par l’augmentation des aides directes à toutes les personnes en situation de pauvreté. Que ce soit à Noël ou le reste de l’année, les personnes en situation de pauvreté ont droit, comme tout le monde, de se loger, de se nourrir et de se vêtir convenablement sans avoir recours à la charité. Dans une société aussi riche que le Québec, personne ne devrait avoir à courir les banques alimentaires.

C’est pourquoi notre organisme, avec plusieurs autres, revendique l’élargissement du programme actuel de Revenu de base.

Nous demandons que le revenu de base du gouvernement soit accordé à toutes les personnes qui n’ont pas les moyens de couvrir leurs besoins essentiels, sans discrimination et sans contrôle.

Pour nous, c’est qui permettrait de vraiment remplir la mission première de l’aide sociale, c’est-à-dire d’assurer la pleine couverture des besoins essentiels, et ce, à l’ensemble de la population.

Stéphanie : Le problème, c’est que Jean Boulet, le ministre du Travail, est complètement insensible à la réalité des personnes en situation de pauvreté. Moi je l’appelle Séraphin, ou bien mononcle Picsou! Mais c’est la même histoire que les libéraux avant. Il commence à être temps que le gouvernement se réveille et mette des mesures en place pour qu’on soit capable de vivre dignement.

Il faudrait vraiment qu’il augmente les prestations et qu’il nous accorde un vrai revenu de base, à tout le monde. Ça nous permettrait de prendre soin de nous.

Quand tu prends la pyramide des besoins de Maslow, il y a les besoins de base comme se nourrir, puis la sécurité, mais on a aussi d’autres besoins : les relations sociales, le respect, la confiance en soi, avoir du fun. C’est tout ça qui serait possible avec un vrai revenu de base.

Ça me permettrait d’être indépendante financièrement, d’avoir plus d’autonomie avec l’argent. Je serais capable d’aller voir un spectacle, un bon film au cinéma et peut-être même d’aller manger au restaurant sans que personne ne paye pour moi. Les banques alimentaires, c’est mieux que rien, mais c’est plate d’avoir à courir tout le temps après la nourriture. J’aimerais bien mieux aller à l’épicerie et m’acheter ce dont j’ai besoin.

Un vrai revenu de base, ça me permettrait aussi de faire des choix, parce que là, je n’en ai pas beaucoup.

À quoi ressemblerait un Noël plus juste?

Stéphanie : Pour moi, un Noël plus juste, c’est surtout un Noël où on me reconnait une certaine autonomie. C’est un Noël durant lequel je peux me permettre un beau repas sans avoir à me priver durant les semaines qui suivent. C’est ne pas avoir besoin de quêter pour avoir de la nourriture sur la table. C’est aussi être capable de donner des petits cadeaux à mes proches, à ceux que j’aime.

Si j’avais tout l’argent que je voulais, je ferais des beaux cadeaux de Noël.

Ce n’est pas compliqué, tout ce que je veux pour Noël, c’est un revenu de base!

Illustration: Pauline Stive

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