Les femmes musulmanes, le patriarcat et la loi 21

Le patriarcat sévit toujours, même chez nous. Il prend plusieurs formes et certaines des plus importantes ont été rendues visibles à l’occasion de la pandémie. Les employés de l’État les plus essentiels sont majoritairement des femmes assignées aux professions liées à une éthique du soin. Sans oublier les femmes médecins, on a tous pu être témoins du dévouement des infirmières, des préposées aux malades, des enseignantes ou des monitrices. Elles étaient toutes là au front au service de la population, malgré le fait qu’elles étaient confrontées à des conditions de travail difficiles et, pour plusieurs d’entre elles, à des salaires de misère. Il existe toutefois d’autres manifestations du patriarcat qui sont plus insidieuses, mais non moins visibles. C’est ce qui se produit lorsqu’un débat portant sur la religion et la laïcité finit par se focaliser sur le corps des femmes. Les femmes musulmanes portant le foulard peuvent alors être la cible des politiques étatiques. 

Certains pays, tels que l’Arabie saoudite, l’Iran et l’Afghanistan briment mille libertés et particulièrement celles des femmes. Ces dernières y subissent la sharia et on leur impose aussi de porter le foulard. Notre situation ne peut d’aucune manière leur être comparée. Toutefois, la France, comme d’autres pays d’Europe, interdit aux femmes de porter le foulard dans la fonction publique. Cet interdit n’est pas comparable aux contraintes nombreuses subies dans certains pays du Moyen-Orient, mais c’est quand même un interdit que l’on peut interroger si la femme choisit librement de le porter. D’une manière générale, s’agissant du foulard, les femmes musulmanes saoudiennes, iraniennes ou afghanes ne veulent sans doute qu’une chose : être libres de le porter ou de ne pas le porter. Elles veulent être libres de décider. Elles disposent, voyez-vous, de la liberté rationnelle.

Neutralité ou principe de séparation?

Cependant, il faut bien reconnaître qu’il existe un courant féministe qui approuve l’interdit étatique de porter le foulard. Par exemple, Michèle Sirois écrit qu’il existe « deux traditions, deux conceptions de la séparation de l’État et des religions : la tradition française visait d’abord à empêcher les religions de s’immiscer dans les affaires de l’État, ce qui est l’essence même de la loi 21 sur la laïcité, tandis que la vision anglo-saxonne voulait protéger les religions de l’ingérence de l’État. » Elle ajoute : « Les femmes doivent exercer leur vigilance pour éviter d’être utilisées dans des conflits politiques mettant en jeu le multiculturalisme anglo-saxon. »

Cette façon manichéenne et simplificatrice de concevoir le débat nous semble mal avisée. Il ne faut pas opposer, comme le fait Michèle Sirois, le principe de séparation visant à « empêcher les religions de s’immiscer dans les affaires de l’État » et le principe de neutralité visant à « protéger les religions de l’ingérence de l’État. »

Il existe une quasi-unanimité dans la littérature à ce sujet. Bouchard /Taylor (2008), Maclure /Taylor (2010), Baubérot /Milot (2011), Koussens/ Amiraux (2014) et Seymour/Gosselin-Tapp (2017) s’entendent tous pour inclure dans la définition même de la laïcité ces deux principes : le principe de séparation et le principe de neutralité. Le ministre Simon Jolin-Barrette lui-même définit la laïcité à l’article 2 de la loi 21 comme impliquant ces deux principes. 

À quoi peut servir l’opposition manichéenne que madame Sirois voudrait bien introduire? Si on se rapporte à la conception « française » qui n’implique aucune obligation de neutralité, l’État peut intervenir dans la vie des gens et favoriser, en plus de la laïcité des institutions, la sécularisation de la société. Il peut donc imposer des interdits aux femmes qui souhaiteraient librement porter le foulard.

La religion comme idée ou comme identité ?

Il existe une autre opposition manichéenne souvent véhiculée qui oppose encore une fois la conception « française » et la conception « anglophone ». Ainsi, même si Hélène Buzzetti reconnait qu’il existe des francophones qui sont contre la loi 21 et des anglophones qui sont pour, elle écrit :

« Les francophones ont tendance à considérer la religion comme une idée alors que les anglophones l’envisagent plutôt comme une identité. Une idéologie, qu’elle soit religieuse ou politique, peut être critiquée et peut aussi être limitée dans son expression. C’est cela qu’a voulu exprimer François Legault en comparant le voile musulman à un chandail du Parti libéral. Les anglophones ont raillé ce parallèle, car pour eux la foi est une identité si profonde qu’elle s’apparente à une condition objective, donc inaltérable. Pas plus qu’il ne viendrait à l’esprit de quiconque d’exiger d’une personne noire qu’elle cache la couleur de sa peau pour aller travailler, on ne saurait, selon cette logique, demander à une musulmane de renier sa foi en retirant son foulard. Pour les uns, on ne naît pas croyant, on le devient. Pour les autres, on est croyant. Pour les uns, il s’agit d’un choix. Pour les autres, d’un état. »

Si certaines personnes conçoivent la religion comme une affaire de croyance personnelle détachée de leur identité de groupe, d’autres ont un rapport différent à la religion. Ils la vivent comme un marqueur identitaire d’appartenance communautaire. Selon la première conception, la religion est comprise et interprétée comme le résultat d’une adhésion intellectuelle individuelle résultant seulement du simple exercice de leur liberté de conscience. Les regroupements sont pour eux possibles dans des lieux de culte, mais il s’agit d’associations d’individus vivant leur religion d’abord et avant tout en privé. On note aussi une conception semblable de la religion dans les sociétés historiquement catholiques, mais qui se sont progressivement affranchies du pouvoir oppressant de l’Église. À l’opposé de ce point de vue, certains comprennent la religion comme étant une source d’identité ethnoculturelle.

Un État vraiment laïque, et donc aspirant à la neutralité, ne devrait pas intervenir dans ce débat. L’État doit accepter le caractère pluriel de nos sociétés, caractérisées non seulement par une pluralité d’attitudes à l’égard de la religion (foi, athéisme, agnosticisme) et par une pluralité de religions (chrétienne, juive, musulmane, sikhe, etc.), mais aussi par une pluralité de façon de vivre la religion, de la concevoir et de l’interpréter. Elle peut se vivre en privé ou en communauté ethnoculturelle. Ainsi, on n’a pas à choisir entre une conception de la religion comme idée et une conception de la religion comme identité. Si l’État, affranchi de toute influence religieuse, doit aussi être un État neutre, il ne doit pas trancher entre ces différentes façons de concevoir et de vivre la religion.

Ici encore, la propension à rejeter la conception « anglophone » est une manière détournée d’autoriser l’État à intervenir dans la vie des gens pour favoriser la sécularisation de la société. Si la religion est une idéologie, elle est détachable de l’identité individuelle et elle peut « être limitée dans son expression par l’État. » Ce dernier est alors en droit d’imposer aux femmes musulmanes de ne pas porter le foulard, car le lien qu’elles postulent entre le foulard et leur identité est le résultat d’une fausse conscience, issue d’une conception anglophone qui serait erronée. Elles sont aliénées et l’État, qui a la bonne compréhension (française) de la religion, est là pour les réintégrer dans le bon chemin. Cette conception, telle que caractérisée, ouvre toute grande la porte au patriarcat. 

La loi 21 est-elle féministe?

La posture patriarcale prend chez Jean-François Lisée la forme d’un « mansplaining » décomplexé. En réaction aux nombreuses interventions anglo-canadiennes contre la loi 21, il commence tout d’abord par opposer lui aussi le Québec au ROC :

« l’empire de la bien-pensance canadienne allait bondir avec toute la vigueur que confère le complexe de supériorité morale qui habite les scribes torontois, les élus libéraux et néodémocrates et, désormais ouvertement, des députés conservateurs anglophones. »

Il enfourche ensuite aussitôt le cheval de bataille et n’y va pas avec le dos de la cuillère. Certains ont affirmé audacieusement que le féminisme était incompatible avec l’islam, mais Jean-François Lisée va plus loin. Sachez, mesdames, que vous ne pouvez pas selon lui être à la fois croyante et féministe :

« Les grandes religions sont toutes fondamentalement misogynes et opposées à l’égalité entre les hommes et les femmes. » 

Tant pis pour ceux et celles qui ont la foi tout en étant radicalement critiques à l’égard des différents aspects sexistes et homophobes de la religion. L’incantation de Lisée en faveur de l’égalité des hommes et des femmes est-elle cependant autre chose qu’une instrumentalisation ? Est-elle au-dessus de tout soupçon? 

Le patriarcat semble en effet s’immiscer ici par la porte d’en arrière. Vous tenez à porter le foulard? Vous dites que cela fait partie de votre identité? Que personne ne vous oblige à le porter et que c’est votre décision personnelle? Qu’à cela ne tienne, nous savons ce qui est bien pour vous. Vous devez savoir que le voile a une signification unique, objective et qui est misogyne, et nous sommes fiers de vous imposer un interdit à le porter. C’est un service que nous vous rendons :

« Assumer fièrement, par l’interdiction de cet affichage misogyne, que l’État réprouve les concepts de modestie et de soumission pour les femmes est également un service à rendre à toutes les femmes du Québec. »

La loi 21 est-elle contre la discrimination?

Lisée affirme ensuite que la loi 21, en plus d’être féministe, n’est pas discriminatoire parce qu’elle place sur un même pied l’interdit des signes politiques et l’interdit des signes religieux.

Ce serait accorder un privilège à la religion que de distinguer les signes religieux et les signes politiques. Ce serait de la discrimination. Si on interdit aux employés de l’État de porter des signes qui révèlent leur allégeance politique, on doit aussi leur interdire de porter des signes religieux. 

Et pourtant, admettre la distinction entre l’identité religieuse et l’adhésion à une idéologie politique ne revient pas à conférer une place unique à la religion. Cela revient à accorder une place unique au fait d’adhérer à une idéologie politique. La religion est au contraire un objet de discrimination possible parmi d’autres. L’État ne doit pas discriminer les gens à cause de leur identité de genre, d’orientation sexuelle, de couleur ou de handicap, pas plus qu’il ne doit les discriminer à cause de facteurs culturels tels que la langue, l’ethnie, la nationalité ou la religion. La religion n’est que l’un des nombreux cas de discriminations possibles. Elle n’est pas dans une situation privilégiée par rapport aux autres facteurs identitaires.

En distinguant le port de signes politiques et le port de signes religieux, c’est plutôt les signes politiques qui font office d’exception. Même si, d’une manière générale, l’État ne doit pas discriminer non plus les individus sur la base de leurs idées politiques, les employés de l’État, qui sont tout au long de leur carrière au service de partis politiques ayant des idéologies différentes, doivent faire montre d’une certaine retenue dans l’affichage de leurs convictions politiques. 

L’important est qu’en voulant assimiler la religion à une idéologie plutôt qu’à une identité, Lisée veut permettre à l’État de faire ce qu’il n’a jamais fait au Québec, à savoir imposer des interdits dans l’expression de la foi religieuse.

Progression ou régression?

C’est cette même conception univoque de la religion comme idéologie qui l’incite à dire au sujet des convictions religieuses qu’elles sont fondées « sur des récits mythiques et des dogmes dont on peut aisément démontrer la fausseté historique et scientifique. »  La religion se résume à n’être, selon lui, rien d’autre que l’adhésion intellectuelle à des croyances plus ou moins farfelues que l’on peut lire au premier degré et qui s’avèrent être scientifiquement fausses. Et puisque cet ensemble doctrinaire est composé de propositions mythiques et de dogmes, les croyances ont un caractère rétrograde. 

L’État laïque de François Legault est un État qui suit la marche des « citoyens qui s’éloignent des mythes et dogmes religieux. Loin de participer aux lumières, à l’égalité, au primat de la science et de la raison, ils nuisent à la marche du progrès. » Le chat sort du sac. L’État laïque doit être un État athée. On est très loin de la neutralité religieuse ici. On est aussi déconnecté de la réalité internationale. 

La religion a depuis toujours eu un impact identitaire sur la vie des gens. Elle a même à notre époque un impact identitaire sur les collectivités ethnoculturelles à l’échelle de la planète entière : l’hindouisme en Inde, le judaïsme en Israël, le christianisme dans les pays européens, l’islam dans les pays arabes, le confucianisme en Chine, etc. Même au Québec, pendant une assez longue période, la majorité « canadienne-française » s’est identifiée au catholicisme. 

On comprend très bien que le Québec n’est majoritairement plus là. Le progrès ne consiste toutefois peut-être pas à se fermer du reste du monde et à se replier sur soi. Il consiste à pratiquer une laïcité ouverte sur le monde. Il consiste à accueillir les immigrants de différentes confessions, incluant les femmes musulmanes, en leur disant qu’ici, elles pourront être libres de porter le foulard ou de ne pas le porter.

En voulant se rabattre sur le modèle français, Lisée prétend faire montre d’avant-gardisme. En réalité, il ne fait que participer à un repli identitaire s’appuyant sur l’ancienne mère patrie et le vieux modèle assimilationniste français, réfractaire au caractère intersectionnel des injustices à l’égard des femmes. Le Québec progressiste doit au contraire pratiquer une laïcité ouverte qui est sensible aux injustices nombreuses que peuvent subir les femmes musulmanes, immigrantes, pauvres et racisées.

Michel Seymour

Plus d'articles

La page a été ajoutée à vos marque-pages.
La page a été supprimée de vos marque-pages.