Vita PierreVita Pierre brandit une pancarte : « Patron, ma jupe n'est pas un diplôme » | Josianne Desjardins

Les droits des femmes sont négligés en Haïti

« Ça empire, il faut le dire » estime l’avocate Vita Pierre. Le contexte d’insécurité, devenu particulièrement préoccupant en raison de l’emprise des bandes armées, rend les femmes plus vulnérables.

La lutte pour les droits des femmes s’opère à contre-courant en Haïti, dans ce pays où elles sont encore quasi-absentes dans la sphère politique – en 2016, seules trois femmes ont été élues députées, sur 118 -, mais toujours très nombreuses au rang des victimes de violences. Pour l’avocate Vita Pierre, la société a relégué aux oubliettes ces droits, négligés plus que jamais au milieu des crises qui sévissent.

L’insécurité, une menace directe

Les droits des femmes, « ça empire, il faut le dire », estime celle qui a entamé une maîtrise en études de genre à l’Université Paris 8, en septembre dernier. Le contexte d’insécurité, devenu particulièrement préoccupant à Port-au-Prince en raison de l’emprise des bandes armées, rend les femmes plus vulnérables. « On a recensé beaucoup de femmes victimes des conflits entre les gangs, qui vivent dans des espaces où elles ne sont toujours pas en sécurité, où elles sont exposées à des violences sexuelles », énumère Vita Pierre. 

Cet été, plus de 15 000 citoyens de Martissant, un quartier populaire de la capitale, ont dû fuir leur maison sous la menace des gangs armés, rapporte le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires. Plusieurs familles se retrouvent depuis entassées dans des camps. Les femmes et jeunes filles y sont en proie aux agressions de toutes sortes, notamment aux viols. « Que peuvent-elles faire? Elles ont peur de révéler l’identité de leur agresseur et elles n’ont d’autre choix que de rester dans ce milieu à encaisser des violences ».

Failles juridiques et politiques

Avant de quitter le pays pour ses études supérieures, Vita Pierre travaillait pour un cabinet à Port-au-Prince, où elle a représenté plusieurs victimes d’agressions sexuelles et de violences conjugales. L’un des grands obstacles à sa pratique, c’est qu’il n’existe encore aucune loi spécifique en matière de violences faites aux femmes. «[…] la spécificité des violences subies par les femmes n’est nullement prise en compte », déplore Avocats sans Frontières Canada dans un mémoire présenté à la Commission interaméricaine des droits de l’homme en 2019.

Le Code pénal, qui date de 1835, a toutefois été revu en 2005 en ce qui a trait aux agressions sexuelles. Le décret stipule que le coupable doit être puni d’une peine de 10 ans de travaux forcés. Toutefois, il ne s’applique pas aux violences conjugales.

Les violences conjugales ne sont pas reconnues comme telles par la justice haïtienne, alors que plus du tiers des femmes ont subi diverses formes de violences émotionnelles ou sexuelles exercées par leurs maris ou partenaires, selon Avocats sans Frontières Canada

Autre embûche de taille, les victimes subissent souvent des pressions extérieures, de la part des parents, des amis ou encore d’un prêtre pour ne pas porter plainte contre leur conjoint violent. Dans certains cas, « la victime est prise dans un schéma de dépendance financière et économique, le mari étant le pilier économique », souligne Vita Pierre. 

En plus des obstacles qui pèsent sur les victimes, il y a les problèmes d’intimidation que rencontrent les avocats des plaignantes dans les couloirs de la justice voire devant des juges qui ne sont pas sensibilisés aux violences de genre. « Même celles qui défendent les victimes ne sont pas épargnées, à tous les niveaux, témoigne l’avocate. C’est une société [où le patriarcat se défend vigoureusement], de l’école en passant par l’église ». 

Par ailleurs, L’État n’est pas sur la bonne voie pour répondre aux objectifs de la Politique nationale d’égalité femmes-hommes 2014-2034. L’une des premières étapes du gouvernement de Jovenel Moïse, le président haïtien assassiné l’été dernier, était de former un comité interministériel en 2020. Mais en vain. « Ça n’a jamais été fait et pourtant, ce n’était qu’un début », déplore Mme Pierre. Cette dernière constate l’inapplicabilité de cette politique devant l’absence d’une « réelle volonté » de la mettre en place.

Cet aspect a également été soulevé dans une étude réalisée par l’Université d’Ottawa, l’an dernier. Les professeurs Stephen Baranyi et Hannah Champ ont mis en lumière « la faible mise en œuvre de cette politique et d’en tirer des leçons stratégiques, notamment par rapport à l’importance de l’agentivité hétérogène dans un contexte de résistances patriarcales et de crises récurrentes ».

Malgré tout, le féminisme doit devenir une affaire d’État, défend Vita Pierre. De lourdes contraintes empêchent encore l’intégration socio-économique et politique des femmes au même titre que les hommes. Les injustices sont grandes, mais ses convictions le sont aussi. D’où son nouveau projet d’études axées sur le genre. « J’ai choisi le féminisme comme mode de vie. Je ne me laisse pas décourager, au contraire; c’est un choix et je vais prendre toutes les actions nécessaires pour y arriver. Notre société doit être basée sur l’égalité des chances, des sexes et la non-discrimination ». 

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