Haïti, pays sans filet face aux gangs armés

Le droit à la vie est plus que jamais compromis dans cette Haïti « laissée à elle-même » .

Les gangs armés gagnent du terrain en Haïti, forçant le déplacement de milliers de familles, et les cas de kidnapping sont repartis à la hausse dans la capitale. L’heure est grave. L’insécurité, constante. Les droits humains et l’État, absents. Au milieu du tumulte, des voix continuent à s’élever pour défendre le peuple. Parmi ces voix, celle de Marie-Yolène Gilles, une militante qui fait œuvre utile au péril de sa vie.

Trois mois après l’assassinat du président Jovenel Moïse, le chaos a atteint son paroxysme dans une succession de crises politique, sécuritaire, sanitaire, économique, alimentaire et migratoire. Et pendant ce temps, l’État est toujours le grand absent. « La population meurt, le peuple est traumatisé. Le pays est au bord de l’abîme… tout est prioritaire », souffle Marie-Yolène Gilles, directrice de la Fondation Je Klere (Regard éclairé en français), une organisation de vigie citoyenne engagée pour la démocratie et le respect des droits humains. Dans les dernières années, l’organisation a abondamment documenté les tueries survenues dans des quartiers populaires de la capitale en raison de conflits entre gangs armés.

L’insécurité a atteint des proportions inquiétantes ces derniers mois, alors que des vagues d’enlèvements surviennent à tout moment, et ce, sans qu’aucune mesure d’intervention ne soit déployée par les dirigeants. « Les zones de non-droit continuent de croître [en raison de la quasi-absence des policiers dans ces secteurs] et la population est livrée à elle-même. Le pays n’est pas dirigé, [ou bien] il est dirigé par des amateurs », déplore Mme Gilles. Le premier ministre Ariel Henry, nommé chef du gouvernement dans les jours qui ont suivi le meurtre du président, se trouve d’ailleurs au cœur des soupçons entourant cette affaire

L’impuissance et la peur au ventre 

Le kidnapping est carrément devenu une industrie pour les gangs armés et les cas ont dramatiquement augmenté comparativement à l’an dernier. Plus de 328 victimes ont été rapportées à la police depuis le début de l’année 2021 jusqu’à la fin de septembre, contre 234 personnes pour l’ensemble de 2020, selon le dernier rapport de l’Organisation des Nations unies (ONU). Si plusieurs cas d’enlèvements sont signalés aux autorités et parfois même médiatisés, d’autres demeurent dans l’ombre. Ce fléau repose d’abord sur les épaules de familles des victimes, impuissantes devant le contrôle des gangs armés et l’impuissance des autorités policières. Ces dernières sont bien souvent dominées par la peur de représailles et acceptent de verser des rançons exorbitantes aux ravisseurs qui, au final, règnent en roi et maître.

« Tout le monde a peur du kidnapping. Des familles doivent s’endetter pour payer les bandits [pour obtenir la libération de leur proche]. La police ne montre pas qu’elle est à la hauteur. »

Marie-Yolène Gilles

« La sécurité en Haïti, c’est zéro », lâche Mme Gilles avec exaspération. Le problème monopolise l’attention des citoyens constamment plongés dans un climat de peur, et ce, peu importe l’endroit ou l’heure du jour. « Qui aurait cru qu’on enlèverait des fidèles à l’intérieur des églises? », questionne avec indignation Mme Gilles. Aucun lieu ni aucune personne, quel que soit son statut social, n’est épargné par ce phénomène terrorisant. « Quand on sort de la maison, on ne sait pas si on va rentrer. Nous n’avons aucune réponse au niveau de la police. Haïti est seule et livrée à elle-même », répète la militante. 

Veiller au droit à la vie au risque de la sienne

Marie-Yolène Gilles cumule plus de 20 ans d’expérience au sein de diverses organisations veillant au respect des droits humains. Un travail devenu « colossal » et particulièrement risqué dans ce contexte de crise exacerbée. « Les menaces de mort font partie de mon quotidien, mais ça ne veut rien dire pour moi. Je n’ai pas peur pour ma vie. Il faut continuer de se battre [sur la place publique], c’est ma détermination. Mes enfants me soutiennent et croient au respect des droits humains », affirme-t-elle sans détour. 

Habitée par ses idéaux, Marie-Yolène Gilles a été à même de constater la défaillance du système de justice lorsqu’elle a porté plainte contre ses intimidateurs, en vain. « J’ai connu des moments difficiles avec des bandits et la justice. Mais je dois continuer à dénoncer les violations des droits humains. Le droit à la vie est banalisé. Le droit à la sécurité est écarté. D’où la nécessité de se battre », martèle Mme Gilles. 

« On sait où ils sont [les bandits], où ils se cachent. Ce n’est pas à moi de me cacher. J’ai les lois comme boussole et je continue à faire mon travail », fait-elle valoir. Selon elle, il importe de poursuivre cette lutte, contre l’injustice sociale et pour « relever ce pays défailli, où les bandits font la loi ».

« Nous avons droit à un état de droit, à la sécurité, à la santé et à une éducation de qualité. Nous avons le droit de vivre comme un peuple doit vivre. Nous devons nous battre », conclut-elle. 

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