Le prix à payer pour être la première femme noire à incarner 007

Le dernier James Bond de Daniel Craig est enfin à l’affiche. Bien que James Bond soit un héros misogyne, et on le souhaite d’une autre époque, il tente de s’adapter du mieux qu’il le peut. Une nouveauté, Lashana Lynch devient la première femme noire à incarner 007.  Bien qu’elle ne soit pas la future James Bond, Nomi est « l’agent secret qui hérite du titre 007 pendant que Bond est en exil ».

À la suite de cette annonce, Lashana Lynch a été la cible, sur les médias sociaux, de multiples attaques racistes. Sommes-nous surpris? La façon dont les gens s’insurgent contre le fait qu’elle utilise le 007 canonique n’est pas seulement une manifestation de racisme, mais nous rappelle la notion de hiérarchie raciale et celle des places sociales réservées: la caste. 

Comme l’a souligné Isabel Wilkerson dans son livre Caste: The Origins of Our Discontents, on retrouve certaines caractéristiques du système des castes dans les sociétés occidentales. L’un des éléments de ce système est la croyance que les personnes qui font partie de la caste dominante sont intrinsèquement supérieures à celles des autres castes. On retrouve également cette croyance que les stratifications sociales échappent au contrôle humain et, par conséquent, le sentiment que le statut social est acquis à la naissance et  qu’il est donc immuable. La caste dominante est  présumément pure et elle doit être protégée de la pollution des castes inférieures. Bref, certaines professions  sont réservées. Pour certains, selon cette logique, une femme noire ne peut pas être le 007. C’est une tâche, comme Philip Roth l’avait décrit dans son roman Human Stain, qui dévalue la franchise 007.

Le traitement vécu par Lashana Lynch dans les médias sociaux nous fait réfléchir à la notion de White Space. Depuis la fin des années 1960, moment où la philosophie qui sous-tend l’immigration a changé avec l’ouverture des frontières aux immigrants non Européens, les Noir.e.s ont progressivement investi certains espaces sociaux, comme certains quartiers, écoles, milieux de travail, ainsi que certaines fonctions et professions qui étaient réservées aux Blancs, le groupe dominant. 

Il est clair que la présence des Noir.e.s a reçu un accueil négatif ou au mieux mitigé. Pour les Noir.e.s, ces lieux sont des White Spaces, où ils ne sont que tolérés. Dans ces espaces, les Noir.e.s sont confrontés à des préjugés conscients ou inconscients, profondément ancrés, ainsi qu’au racisme systémique. Après avoir été exclus, les Noir.e.s, qui naviguent dans les White Spaces et qui gravissent dans l’échelle sociale sont perçus comme portant atteinte aux droits des dominants et à leurs privilèges. C’est ce que vit Lashana Lynch en devenant 007. 

Les attaques sur les médias sociaux dirigées contre Lashana Lynch ont pour effet de nier son individualité et sa dignité humaine. Cette violence s’adresse à son corps de femme et à son corps noir, nous rappelant qu’il faut du courage et de la résilience pour briser les plafonds de verre coloré, renforcés par les préjugés. 

Avec grâce, Lashana Lynch a choisi de pendre le tout avec philosophie : ces attaques ne sont pas dirigées contre elle personnellement.

« Je suis une femme noire – si c’était une autre femme noire qui avait le rôle, la conversation aurait été la même, elle aurait subi les mêmes attaques, les mêmes abus », a-t-elle déclaré au Harper’s Bazaar UK. « Je dois juste me rappeler que la conversation a lieu et que je fais partie de quelque chose qui sera très, très révolutionnaire. »

Sa réponse fait appel à un autre concept, celui de « double conscience », qui fut développé par l’un des premiers intellectuels noirs américains, W. E. B. Dubois.  Selon lui, cette double conscience crée une sensation particulière : les Noir.e.s se regardent à travers le regard des autres. Cela les oblige à se dédoubler, un peu comme un spectre détaché de son corps, afin de survivre aux multiples violences. La double conscience agit en quelque sorte comme un bouclier qui a pour double effet de nous éloigner, ce qui est une bonne et une mauvaise chose. Bonne parce qu’elle nous permet de nous distancier des agressions; mauvaise, car elle nous fait vivre une forme de double personnalité. 

Lashana Lynch a considéré que son rôle dans No Time to Die est un moyen pour déconstruire les stéréotypes autour de la race et du genre.

« Je me sens très reconnaissante d’avoir la possibilité de remettre en question ces récits », a-t-elle déclaré. « Nous nous éloignons de la masculinité toxique, et cela se produit parce que les femmes sont ouvertes, exigeantes et vocales, et dénoncent les mauvais comportements dès qu’elles les voient. »

Ainsi, la 007 noire nous rappelle qu’être un pionnier de l’avancement social pour les femmes noires vient avec un coût psychologique individuel élevé. Jouer le rôle d’une Bond girl, aucun problème, mais devenir l’agente Bond, noire en plus, le bond, pardon, le saut est véritablement quantique!

Tamara Thermitus, avocate émérite ayant négocié les termes de la Commission vérité et réconciliation du Canada.

Tamara Thermitus

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