« Notre » chauvinisme

Quand j’étais étudiante en linguistique, j’ai suivi un cours qui s’appelait Le français en Amérique du Nord (je l’ai par la suite moi-même donné à plusieurs reprises). Dans ce cours, on étudiait de quelles manières le français du Québec pouvait différer du français de référence (la langue des ouvrages de référence) et, évidemment, du français parlé en France.

Une des distinctions qu’on apprenait était le fait que certains mots n’ont pas la même connotation ici qu’en France. Par exemple, le mot bordel est plus connoté en France qu’au Québec, puisqu’il est un juron relativement grave (un peu comme les sacres ici). On peut aussi penser aux termes relatifs au froid et à l’hiver, qui sont perçus de manière différente au Québec. On aime bien, ici, rire de la France qui a froid.

Depuis quelque temps, je pense à un des exemples que mon prof avait fournis : le mot nationaliste. En 1997, selon ce que j’ai appris à l’université, ce mot n’avait pas la même connotation en France et au Québec. Selon le matériel du cours, il était connoté négativement en France, et associé à l’extrême droite de Jean-Marie Le Pen. Au Québec, il faisait simplement référence aux personnes qui désiraient faire du Québec un pays, une nation.

La raison pour laquelle je repense à cette anecdote, c’est que je suis presque certaine que si on faisait une enquête linguistique auprès des gens qui se disent nationalistes au Québec aujourd’hui, on verrait que la connotation a changé et a pris une tendance qui ressemble à celle de la France. Évidemment, on est encore relativement loin des politiques de Le Pen (fille, maintenant), mais le mot a clairement bougé vers la droite.

Le fait qu’une connotation soit perçue comme positive ou négative, quand il s’agit de mots politiques, dépend de l’orientation de la personne qui l’entend. Je doute que les partisans de la théorie du « grand remplacement » trouvent que la connotation associée au mot nationaliste soit négative. Bien au contraire. Ces personnes parleront de fierté nationale, et de vouloir la protéger contre les menaces du multiculturalisme.

Prenons, par exemple, le nouveau cours sur la citoyenneté québécoise, qui remplacera le cours d’éthique et culture religieuse, jugé « toxique » par un chroniqueur du Journal de Montréal. Le nouveau cours est censé enseigner aux jeunes ce que c’est, être Québécois et Québécoise, « nos » valeurs, « nos » manières de penser. Manifestement, les personnes immigrantes sont exclues de ce « nous ». Il ne faudrait quand même pas que des gens qui viennent d’autres nations entachent « notre » nationalisme.

La vice-première ministre, Geneviève Guilbault, a utilisé l’adjectif chauvin pour décrire ce cours. Elle a affirmé, dans une entrevue à Radio-Canada, que le cours sur la citoyenneté québécoise aurait « […] bien sûr, une petite saveur chauvine : histoire, culture, fierté québécoises ». Je serais bien mal placée pour dire que madame Guilbault aurait dû « chercher dans le dictionnaire » avant d’utiliser ce terme, moi qui ai critiqué le fait que le premier ministre François Legault se base sur une définition de dictionnaire pour justifier son refus de reconnaître le racisme systémique.

Car le mot chauvin, s’il est présenté comme étant négatif « dans le dictionnaire », peut très bien ne pas être perçu de cette manière par les personnes qui veulent qu’on enseigne « la fierté québécoise » à l’école.

Les mots, donc, changent de connotation non seulement d’une communauté linguistique à l’autre, mais également à l’intérieur d’une même communauté. Et comme la connotation est un concept extralinguistique (en-dehors de la langue), qu’elle est intimement liée à l’identité et aux sentiments de la personne locutrice, il est normal que chaque personne pense que la connotation qu’elle perçoit est la « bonne ».

Le gouvernement actuel, avec sa loi 21 et sa conviction qu’il y a des personnes immigrantes meilleures que d’autres, est très clair dans son attitude par rapport à la nation et au nationalisme. Il est donc très clair dans son idée de ce qui représente le nous québécois, ce qui porte à croire que le mot chauvin était délibéré, et que sa connotation, selon la CAQ, est positive.

Anne-Marie Beaudoin-Bégin

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