Le bon vieux temps des jeans troués

Il n’y a pas si longtemps, les jeans troués étaient LA chose à porter pour les jeunes. Et les adultes faisaient des blagues. Ces jeunes sont pauvres au point de devoir porter des vêtements troués (mais quand une partie de ces adultes portaient des mini-mini-jupes, est-ce que c’était un manque de tissu?). Depuis quelques années, toutefois, si on regarde les vêtements pour « adultes » dans les magasins, on constate qu’il y a bel et bien des trous dans les jeans. Les personnes plus âgées se sont mises à les porter elles aussi. Le résultat? Les jeunes portent de moins en moins de jeans avec des trous (il y en a encore, mais cela va disparaître graduellement).

Le 21 octobre 1959, André Laurendeau écrivait ceci dans Le Devoir : « Nos élèves parlent joual, écrivent joual et ne veulent pas parler ni écrire autrement. Le joual est leur langue. Les choses se sont détériorées à tel point qu’ils ne savent même plus déceler une faute qu’on leur pointe du bout du crayon en circulant entre les bureaux. »

Je ne veux pas m’étendre sur le terme joual et sur le fait qu’il soit considéré comme une langue à part. J’en reparlerai dans une autre chronique. Ce sur quoi je veux insister aujourd’hui, c’est sur le fait qu’en 1959, un homme a dit que la langue des jeunes se détériorait. Ces « jeunes », qui ont maintenant 62 ans de plus, se faisaient dire que leur langue était mauvaise, se faisaient reprocher de faire des fautes, de parler mal. Aujourd’hui, ce sont ces mêmes personnes qui disent que les jeunes parlent mal

Il est primordial de comprendre l’importance de la langue des jeunes dans une société. Car partout, de tout temps, les jeunes n’ont jamais parlé comme la génération d’avant. Ça s’appelle la variation diachronique : le fait que la langue varie dans le temps. Mais c’est aussi une variation sociale.

La langue des jeunes, c’est un sociolecte. Et c’est un sociolecte très fermé : il est fait pour exclure les gens qui ne le parlent pas. Comme la mode vestimentaire. Comme la musique. Comme tout ce à quoi les jeunes s’identifient pour affirmer leurs différences par rapport aux parents.

Est-ce vraiment la langue que les générations plus âgées critiquent, ou n’est-ce pas plutôt le fait qu’elles en soient exclues? Cette sensation, lorsqu’on entend parler une personne plus jeune, de ne pas en saisir les références et les images. Ces jeunes qui parlent et qui utilisent des mots et des formes qui ne font pas partie de son propre répertoire. On a le réflexe de se dire que si on ne comprend pas, c’est certainement mauvais! Comme la musique des jeunes est toujours moins bonne, comme les vêtements des jeunes sont toujours trop extravagants ou trop troués.

Personne n’aime se sentir exclu. Surtout pas les gens qui, socialement, occupent la position de tête.

Car la majorité des adultes ont une sensation de supériorité par rapport aux jeunes. C’est comme ça depuis toujours. C’est normal : les personnes plus âgées ont plus d’expérience, ont plus de connaissances, ont appris de leurs erreurs (du moins, on l’espère). Et c’est vrai que les adultes jouent un rôle de transmission culturelle, intellectuelle et sociale pour les jeunes.

Ce qui fait que lorsque ces jeunes, dont le rôle est d’apprendre les leçons des gens plus âgés, ont l’audace d’exclure ces gens, c’est troublant, voire insultant. Il y a aussi le besoin de vengeance de certaines personnes. Elles se sont fait taper sur la tête lorsqu’elles étaient jeunes, c’est maintenant leur tour [rire sardonique]. Certes, ce besoin est rarement explicite. Mais il suffit de voir le nombre de fois où, quand on essaie de rendre la vie des jeunes plus facile, les générations d’avant répliquent à coups de « dans mon temps ».

Cela dit, il est bien possible que toutes ces critiques soient bel et bien par rapport à la langue elle-même, dans une certaine mesure. Mais ce qu’on enveloppe de l’étiquette de qualité, c’est en réalité la peur du changement. Et si ces formes qui excluent devenaient la norme? Et si ce qui heurte dans la langue des jeunes en venait à faire partie de la langue courante? Et si…? 

C’est arrivé. Il y a des formes de la langue des anciens jeunes qui ont bel et bien traversé la frontière du sociolecte pour se rendre dans la norme. Il suffit d’écouter les vieux enregistrements de Radio-Canada et d’entendre la diction franco-française des journalistes pour constater que, de fait, la norme a changé. On accepte plus de choses maintenant. On ne vouvoie plus nos parents. On ne sourcille plus quand on entend des sacres à la télévision.

Mais la majorité des expressions des jeunes tombent, au fil du temps. Il fut un temps où la jeunesse montréalaise avait le tic de langage « t’sais veux dire ». Aujourd’hui, c’est « genre » ou « comme ».

Dans 20, 30 ans, ces jeunes à qui on reproche de parler mal, de faire que la langue se détériore, de s’habiller tout croche, diront à leur tour que les nouveaux jeunes parlent mal, font que la langue se détériore et s’habillent tout croche. Mais dans 20, 30 ans, les jeunes d’aujourd’hui ne parleront plus leur sociolecte. Les jeunes d’aujourd’hui seront les adultes qui doivent donner des leçons et qui, probablement, sentiront une supériorité par rapport à la jeunesse, et trouveront insultant de se faire accuser de ne plus être dans le coup. Et qui sait, les jeans à trous seront peut-être revenus, mais on leur trouvera probablement des défauts par rapport à ceux « dans notre temps ».

Anne-Marie Beaudoin-Bégin

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