Rémy Bourdillon Journaliste indépendant
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Les compagnies pétrolières financent depuis longtemps des organismes de conservation de la nature, allant jusqu’à utiliser les actions de ces derniers pour compenser leur pollution. Mais les impacts de plusieurs projets de conservation sont surestimés, sans compter que les forêts et les milieux humides n’ont pas vocation à capter éternellement le carbone autrefois séquestré durablement dans le sous-sol.

Si vous vivez dans les provinces de l’Atlantique, le concours « Trucks for Ducks », organisé en ce moment par un cabinet d’avocats, pourrait vous intéresser : en achetant un billet dont le montant sera reversé à l’organisme de conservation de la nature Canards illimités, vous pourriez gagner un véhicule Safari Condo d’une valeur de 240 000 $!

Le véhicule n’est pas économe, certes – 11,5 litres aux 100 km sur autoroute. Petite consolation, toutefois : il est moins énergivore que les trois vieux Land Cruiser qui étaient offerts lors de la première édition de Trucks for Ducks, en mars dernier. « Passionné par les Land Cruiser et le plaisir que j’éprouve à observer les canards, j’ai trouvé que c’était une cause formidable », a déclaré l’un des vainqueurs de ce concours.

Offrir de gros 4×4 pour sauver les canards… Tout cela peut paraître un peu absurde.

Mais ça ne l’est pas tant quand on sait que depuis des décennies, d’importants organismes de conservation, au Canada ou ailleurs, ont un lien très fort avec le milieu pétrolier.

C’est notamment le cas de Canards illimités, l’organisme concerné par ce concours, qui protège des milieux humides partout au Canada. Sur son site web, Canards illimités dédie même une page entière à un homme qui a siégé 25 ans à son conseil d’administration, dont deux comme président : Arthur Irving, président d’Irving Oil, décédé en 2024.

On y apprend que M. Irving a notamment « contribué significativement à la construction et au design du Centre de conservation de Canards illimités » à Fredericton en 1996. Aujourd’hui encore, Irving Oil, qui possède une raffinerie de pétrole à Saint-Jean, collabore de près avec Canards illimités : ces deux entités sont partenaires dans la station de recherche de Beaubassin, située sur des milieux humides aux confins du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse.

Conservation de la nature Canada (CNC), qui protège par exemple un petit bout de l’île aux Grues au milieu du Saint-Laurent, compte de son côté des noms comme Cenovus Energy, Enbridge et AltaGas parmi ses partenaires.

Tout le monde y gagne

Ces entreprises y voient un bon moyen de remplir les objectifs de responsabilité sociale qu’elles affichent sur leurs sites web, avance Andrew Holland, responsable des communications de CNC. Il explique que son organisme travaille depuis des décennies avec des compagnies pétrolières, minières ou forestières. « Elles veulent faire quelque chose de positif pour la communauté, étant donné que leurs activités peuvent être intensives », pense-t-il.

Quoi de mieux, en effet, que de participer à la sauvegarde d’un canard menacé ou d’un poisson emblématique pour toucher le grand public et faire oublier l’impact qu’on a sur l’environnement?

Les organismes, de leur côté, apprécient ces partenaires aux proches profondes, car faire de la conservation coûte cher. Il faut commencer par acheter des terres privées au prix du marché. « On fait aussi des inventaires biologiques, pour voir toutes les espèces présentes », ajoute Andrew Holland. « On enlève les espèces invasives, on aménage parfois des sentiers de randonnée… »

« Avec les forêts anciennes, [les milieux humides] sont les écosystèmes qui séquestrent le plus de gaz à effet de serre. »

Jean-Philippe Sapinski, Université de Moncton

Le gouvernement fédéral lui-même essaie d’inciter les compagnies fortunées à financer la conservation. Il a lancé son projet pilote de bourse de la conservation, qui prendra fin en mars 2026, par le biais duquel les entreprises obtiennent un certificat qui leur permet de « faire état de leurs répercussions positives sur l’environnement », selon Environnement Canada.

Parmi les quatre projets en cours, on en trouve un d’Irving Oil en Nouvelle-Écosse avec… Canards illimités, bien sûr.

Jusque-là, tout va bien. « C’est très important de protéger et restaurer les milieux humides », juge le professeur d’études de l’environnement à l’Université de Moncton Jean-Philippe Sapinski. « Avec les forêts anciennes, ce sont les écosystèmes qui séquestrent le plus de gaz à effet de serre [GES]. »

Un marché en expansion

Mais justement, la collaboration entre organismes de conservation et compagnies pétrolières a franchi un cap à ce niveau depuis quelques années : les premiers se mettent maintenant au service des secondes pour les aider à atteindre leurs objectifs climatiques… du moins sur le papier.

Un exemple? Canards illimités mène en ce moment un projet de recherche dont Irving Oil est un partenaire, qui vise à échantillonner un grand nombre de terres humides au Canada. « Ça va nous aider à cibler les programmes de restauration, de conservation et d’aménagement, afin de maximiser le stockage du carbone et minimiser l’émission de méthane de ces terres humides », explique Pascal Badiou, chercheur pour Canards illimités.

« [Les solutions climatiques naturelles] ne diminuent en rien l’impératif d’atténuation des émissions de la part des secteurs de l’énergie et de l’industrie. »

Collectif de scientifiques, revue Nature

En effet, Irving Oil s’est donné comme objectif de réduire de 30 % ses émissions de GES d’ici 2030, et d’atteindre la carboneutralité à l’horizon 2050. Hors de question, visiblement, de réorienter ses activités vers un secteur moins polluant que le pétrole pour y arriver : plutôt compter sur des tourbières pour le séquestrer.

CNC propose aussi des crédits carbone qui sont vendus sur le marché, donc achetables par n’importe qui. Le principe est similaire : on calcule la différence de carbone séquestré par une forêt conservée et par une forêt qu’on aurait coupée, et on obtient ainsi un certain nombre de crédits carbone disponibles à la vente. Une entreprise ou un autre acteur ayant émis des GES peut ensuite acheter ces crédits pour financer la conservation et « compenser » ses propres émissions.

Les limites de la conservation

C’est ce qu’on appelle les « solutions climatiques naturelles », et les compagnies pétrolières en raffolent depuis quelques années. Mais cette stratégie est de plus en plus controversée.

D’abord, rappelle le professeur Jean-Philippe Sapinski, il ne faut pas rêver : on ne compensera pas l’entièreté des émissions dues au pétrole en sauvegardant des marais, loin de là. « On ne parle ici que des émissions de type 1 et 2, c’est-à-dire celles produites sur le site ou nécessaires à faire fonctionner la compagnie [pétrolière]. Ça ne prend pas en compte les émissions dues à la combustion du pétrole, soit 90 % du total des GES. »

La biologiste Jutta Kill, membre du Mouvement mondial pour les forêts tropicales, une initiative en soutien des communautés dépendantes des forêts du Sud global, note dans un texte datant de 2021 qu’on confond ainsi deux types de carbone.

D’un côté : celui, fossile, « stocké en toute sécurité pendant des millénaires, sauf si des entreprises forent des puits de pétrole ou exploitent des mines de charbon ». De l’autre : celui capté par la végétation, au mieux pendant quelques centaines ou milliers d’années. « Le second a toujours fait partie du cycle qui façonne le climat », écrit Jutta Kill. En d’autres termes, il est un peu exagéré d’attendre des forêts qu’elles séquestrent le carbone du sous-sol : ce n’est pas le rôle que la nature leur a confié…

« Ça ne prend pas en compte les émissions dues à la combustion du pétrole, soit 90 % du total des GES. »

Jean-Philippe Sapinski

Dès 2019, onze scientifiques prévenaient dans Science : bien que les solutions climatiques naturelles puissent contribuer à réduire significativement les GES, elles « ne diminuent en rien l’impératif d’atténuation des émissions de la part des secteurs de l’énergie et de l’industrie ».

Depuis, un autre problème a été soulevé, notamment dans une enquête qui s’est penchée sur le cas des forêts tropicales, publiée par The Guardian en 2023 : plus de 90 % des crédits carbone certifiés par Verra – l’un des principaux organismes de certification, qui certifie aussi ceux de CNC – seraient inutiles et n’amèneraient pas de réductions de GES. Pour simplifier, disons que Verra a tendance à surestimer la menace de déforestation sur les forêts concernées… donc à exagérer les bienfaits liés à leur conservation.

« Le scénario sur lequel se fonde un projet de compensation carbone […] est toujours hypothétique, car il est impossible de savoir ce qui serait arrivé à la forêt sans ce projet », conclut Jutta Kill.

Certes, les milieux humides et les forêts méritent d’être protégés, car beaucoup trop ont été détruits au Canada… mais attention aux calculs d’alchimiste qui, au final, permettent de légitimer l’extraction toujours plus importante de pétrole.

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