Depuis quelques semaines, on parle soudainement à nouveau du mouvement « tradwives », c’est-à-dire des femmes « traditionnelles » – souvent des Américaines, mais pas uniquement – qui plaident que le patriarcat aurait raison et que c’est dans la soumission et la dépendance totale à son mari que se trouverait le « vrai » bonheur au féminin.
Que Dieu aurait créé les femmes exclusivement pour plier du linge et faire des sandwiches au jambon, et que les avancées féministes nous rendraient aigries et tristes.
La montée du masculinisme, les politiques misogynes de Trump et plus récemment l’assassinat de Charlie Kirk semblent avoir attiré le regard des médias sur ce phénomène inquiétant et paradoxal des femmes qui militent pour leur propre oppression.
Le phénomène Erika Kirk
Une frange du grand public fait pour la première fois la connaissance de la veuve de Charlie Kirk : Erika Kirk, née Erika Frantzve.
L’influenceuse et podcasteuse américaine vient d’être nommée directrice exécutive de l’organisme fondé par Charlie, Turning Point USA, et multiplie, depuis l’assassinat de son mari, les prises de parole bouleversantes et engagées, réitérant que dans le deuil, ses valeurs de droite sont plus fortes que jamais.
Avant la mort de son mari, les sphères de l’extrême droite religieuse américaine connaissaient déjà Erika Kirk pour ses positions anti-féministes. Sur ses réseaux sociaux, ses publications la montrent presque systématiquement en pleine prise de parole dans des entrevues, assemblées militantes et autres tribunes publiques, où elle martèle aux femmes que leur bonheur se cache dans un mode de vie de soumission et d’abnégation.
Au-delà de sa relation maritale, Erika Kirk est elle-même une cheffe d’entreprise chevronnée.
Elle affiche son propre choix d’appartenir à son mari comme un badge d’honneur, jusqu’à son identifiant Instagram : « mrserikakirk ». Mrs (Mr’s). Avec le « » s » qui désigne en anglais une possession. Charlie’s chair. Charlie’s car. Charlie’s wife.
Mais au-delà de sa relation maritale, Erika Kirk est elle-même podcasteuse et cheffe d’entreprise chevronnée. C’est une femme d’affaires qui a mené de hautes études, notamment en science politique et en relations internationales, et qui a l’habitude du regard public et du débat.
Cette femme de droite, comme tant d’autres, ne s’embarrasse pas des restrictions qu’elle prêche pour le commun des mortelles.
L’hypocrisie des influenceuses tradwives
Une critique sociale du mouvement des tradwives, allant dans ce sens, fait justement surface ici comme ailleurs, notamment propulsée sur les réseaux sociaux par l’actrice et militante féministe Jameela Jamil.
En entrevue au balado What’s Left?, elle a souligné l’incohérence du discours des influenceuses tradwives qui font de la promotion de la dépendance financière des femmes un modèle d’affaires lucratif pour elles-mêmes. « Elle fait de l’argent en disant aux autres femmes de ne pas avoir d’emploi », souligne Jamil.
Elles ont choisi de se rapprocher le plus possible de la structure patriarcale pour tenter de s’en épargner les violences.
Plusieurs influenceuses qui vendent un mode de vie dépouillé et « traditionnel » mettent en réalité leur quotidien en scène à grands frais avec de l’équipement audiovisuel de qualité.
Elles sont les cheffes exécutives de leurs propres entreprises, gèrent et interagissent avec les communautés de fans au quotidien, exercent leur esprit créatif en produisant du contenu varié et abondant, administrent leurs budgets et leurs partenariats commerciaux et jouissent d’une prise de parole engagée.
Les tradwives ne sont pas des idiotes. Plusieurs sont des stratèges. Dans un monde hostile à la féminitude, elles ont choisi la posture qui leur semblait la plus sécuritaire : se rapprocher le plus possible des attentes et de la structure patriarcale pour tenter de s’en épargner les violences.
Elles sont généralement blanches et riches, puisque seules les plus privilégiées peuvent prétendre répondre aux exigences patriarcales.
« Les hommes sont le monde, et les femmes utilisent l’intelligence pour survivre aux hommes », écrivait l’essayiste et militante féministe Andrea Dworkin.
Fausses promesses
Les hommes de droite ont bien sûr besoin des femmes de droite pour recruter d’autres femmes. Pour qu’une semblable leur montre le « droit », le « vrai » chemin.
Mais on ne saurait réduire ces militantes du patriarcat au rôle de mascottes ou de panneaux publicitaires. Les hommes de droite ont besoin des femmes de droite pour leurs capacités intellectuelles.
Dans sa manière récente de rapporter ses dernières discussions avec Charlie Kirk et ce qui lui manquera de lui, on devine qu’Erika Kirk perd un partenaire d’idées, un interlocuteur privilégié avec qui elle échangeait probablement au quotidien dans une effervescence intellectuelle partagée – aussi pourries soient leurs idées.
Les femmes de droite conçoivent souvent avec les hommes de droite des structures et des modes d’oppression avec l’espoir d’être un jour récompensées et d’atteindre les sphères du pouvoir au service desquelles elles ont mis leur intelligence et leur influence. Spoiler alert : ce n’est jamais le cas.
Les hommes de droite ne sauraient jamais laisser aux femmes de droite la fierté de récolter gloire et pouvoir.
Elles se battent souvent contre des moulins à vent. La philosophe et chercheuse Françoise Collin a écrit qu’historiquement, les révolutionnaires – de gauche comme de droite, d’ailleurs – qui « participent activement au changement [sont] chaque fois évincées de la nouvelle structure de pouvoir qui en résulte. […] perdantes de ce qu’elles ont contribué à gagner ».
Dans son livre Les femmes de droite, Andrea Dworkin rapporte la trajectoire de Phyllis Schlafly, activiste anti-féministe notoire, connue notamment pour sa farouche opposition à l’Equal Rights Amendment, qui devait garantir l’égalité constitutionnelle entre les sexes aux États-Unis.
En débat en 1982 avec l’avocate Catharine A. MacKinnon, Schlafly a admis à mots couverts avoir espéré en vain que ses compétences intellectuelles et oratoires, en plus de sa formation académique – elle détenait notamment une maîtrise en science politique –, lui valent une position de leader dans le gouvernement de Ronald Reagan.
Mais une fois que leur esprit a été mis à contribution, les hommes de droite ne sauraient jamais laisser aux femmes de droite la fierté de récolter gloire et pouvoir.
Quiconque en doute encore devrait revisiter la trajectoire de l’épouse Serena dans La Servante écarlate.
Qu’elles soient de leur côté de l’échiquier politique ou non, ces messieurs restent inlassablement animés du même et sempiternel scepticisme envers l’intelligence des femmes, qui les empêche de nous écouter et de nous reconnaître comme des êtres complets et complexes. Qui les garde de s’intéresser à notre histoire et à nos idées, qu’ils ne voient que comme futile caquetage.