Sam Harper Journaliste aux balados · Pivot
Partager

Les délais de traitement pour des demandes de subventions au ministère de la Santé et des Services sociaux peuvent aller à près d’un an, entraînant une grande incertitude budgétaire pour les organismes. L’Association des intervenants en dépendance du Québec a dû réduire son équipe de près de moitié et deux programmes importants pour la prévention des surdoses sont à l’arrêt, alors que les décès se multiplient.

Comment fait-on pour payer son loyer, ses salaires et ses autres frais lorsqu’on ne connaît pas le montant qui s’en vient et que l’argent arrive après le moment où on en a besoin?

C’est la question que se posait l’Association des intervenants en dépendance du Québec (AIDQ) en février dernier, lorsqu’à un mois de la fin de l’année financière de l’organisme, aucune somme n’avait été versée par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

L’AIDQ et d’autres organismes spécialisés en prévention des surdoses ont alors sonné l’alarme publiquement pour décrier la lenteur du processus de versement des subventions qui leur permettent d’offrir des services.

L’année financière de l’AIDQ, c’est-à-dire la période qui est utilisée pour déterminer le budget de l’organisme, est échelonnée du 1er avril au 31 mars de l’année suivante, comme c’est le cas de bien des organisations.

« D’un point de vue logique, ce n’est pas normal, mais c’est ce qu’on vit tous les ans depuis de nombreuses années.  »

Sandhia Vadlamudy, AIDQ

Or, les dernières années, les demandes de subventions devaient se faire au début du mois de mai, alors que l’année financière était déjà entamée.

Les réponses, elles, peuvent arriver aussi tard qu’en août ou en septembre. Et une réponse, ce n’est pas un chèque : il faut habituellement attendre encore pour que l’argent arrive dans le compte.

Donc les groupes doivent prévoir leur budget pour l’année sans connaître le montant qu’ils recevront, ni même savoir si leur demande sera acceptée. Ils doivent mettre leurs activités sur pause ou trouver de l’argent ailleurs en attendant d’enfin recevoir leur financement du MSSS.

« Non, d’un point de vue logique, ce n’est pas normal, mais c’est ce qu’on vit tous les ans depuis de nombreuses années », se désole Sandhia Vadlamudy, directrice générale de l’AIDQ.

Lorsque les organismes ont fait leur sortie publique, « ça faisait des mois et des mois qu’on sollicitait nos responsables du MSSS pour avoir des réponses et des dépôts dans nos comptes », explique-t-elle. « On était rendu au fond de notre bas de laine. »

Après sa sortie médiatique, l’AIDQ a fini par recevoir l’ensemble des subventions qu’elle attendait.

Encore la même histoire

Cette année, le gouvernement a demandé que les demandes de subventions soient déposées un peu plus tôt, soit avant le 28 février. Sandhia Vadlamudy voyait dans ce changement un signe encourageant qu’un nouveau processus était en train de se mettre en place.

Cela ne semble pas avoir accéléré la prise de décision : les subventions n’ont toujours pas été confirmées.

En raison de l’incertitude budgétaire, l’organisme se voit obligé de mettre à pied près de la moitié de son personnel et de fermer deux de ses programmes.

À lire : fermeture d’un programme de formation pour développer l’autonomie des pair-aidant·es.

« La raison pour laquelle on a fait des mises à pied à partir du mois d’avril, c’est qu’on n’avait pas de confirmation de financement pour l’année 2025-2026 », explique la directrice générale. « On ne peut pas fonctionner encore comme ça », constate-t-elle.

« Donc on a dû faire des mises à pied et se baser sur des sommes qu’on [sait qu’on a pour] maintenir une équipe et idéalement la bonifier en cours de route si on a les subventions. »

Le MSSS a refusé notre demande d’entrevue. Par courriel, une porte-parole affirme que « les subventions aux organismes dont la mission est liée à la prévention des dépendances et des surdoses sont priorisées et le travail est effectué afin de leur confirmer le plus rapidement possible les montants qui leur sont accordés ».

Le MSSS explique qu’il y a « une procédure administrative qui doit être respectée. Ainsi, toute promesse de subvention ne peut être confirmée que lorsque toutes les étapes ont été franchies et que le montant est approuvé ».

Une rencontre entre le MSSS et divers organismes communautaires provinciaux a eu lieu la semaine dernière. Lors de celle-ci, « ils ont confirmé qu’on n’aurait pas de réponses avant l’automne », rapporte Sandhia Vadlamudy. « Et dans l’intervalle on ne doit pas considérer qu’on va avoir un renouvellement. »

Si l’organisme va de l’avant avec ses projets avant la confirmation du financement, « c’est à nos risques et périls », ajoute-t-elle.

Deux programmes de prévention des surdoses à l’arrêt

Cette année, faute de fonds, l’AIDQ a dû annuler sa conférence annuelle, mais l’organisme a reçu la confirmation qu’il obtiendra le financement pour l’édition de l’année prochaine.

Mais surtout, « deux programmes sont à l’arrêt en ce moment », rapporte Sandhia Vadlamudy.

Le premier est le projet Groove. C’est un programme de réseautage et de transfert de connaissances pour les personnes qui interviennent dans des lieux festifs, comme les festivals, les concerts et autres. Une des facettes du travail de ces personnes est d’analyser les substances qui sont consommées dans les événements.

Le deuxième est un programme provincial qui permet de rejoindre et de former des personnes qui font usage de drogues, leurs proches et le milieu communautaire. La formation est donnée par un duo formé d’un·e intervenant·e clinique et d’une personne ayant fait l’expérience de la consommation de drogues.

Cette formation aborde notamment les manœuvres de réanimation (RCR) et l’utilisation de la naloxone, un médicament qui permet de renverser les effets d’une surdose d’opioïde.

Ce programme de formation « permet d’outiller les personnes qui sont touchées par les surdoses », explique Sandhia Vadlamudy, mais aussi de sauver des vies.

En 2024, 645 personnes sont décédées à la suite d’une intoxication suspectée aux opioïdes, selon les données de l’Institut national de santé publique.

Pour Sandhia Vadlamudy, la fin du programme de formation « est une catastrophe : on a perdu toute l’équipe, toute l’expertise ».

Interdiction d’utiliser les surplus

« Par les années passées, comme le processus était toujours comme ça, on nous permettait d’utiliser les surplus pour faire le pont jusqu’à la réception de la subvention », rapporte Sandhia Vadlamudy. « Cette année, on a commencé à nous interdire ça. »

« Donc non seulement on a eu l’argent trois semaines avant la fin de l’année, mais on nous a dit : “si vous avez des surplus, vous ne pouvez pas les utiliser. Vous devez les retourner au Conseil du trésor”. »

Par courriel, le Conseil du trésor affirme n’avoir « émis aucune directive ni consigne visant à récupérer les surplus constatés par les organismes », mais admet qu’« un ministère [peut] prévoir des modalités au sujet de l’utilisation des surplus ».

Le MSSS affirme qu’« il ne s’agit pas d’une nouvelle obligation » et que le ministère ne peut « pas autoriser les organismes à reporter les montants en 2025-2026 ».

« Toutefois, si une nouvelle subvention est accordée pour 2025-2026, celle-ci sera ajustée en fonction des montants inutilisés de 2024-2025 », précise le ministère. Donc si un organisme dépense moins au cours d’une année et engrange des surplus, sa subvention sera réduite d’autant l’année suivante.

Un processus laborieux

La directrice de l’AIDQ dénonce aussi l’opacité du processus pour obtenir les subventions.

L’AIDQ reçoit de l’argent de trois enveloppes différentes, qui sont toutes chapeautées par le MSSS. Ces trois bailleurs de fonds fonctionnent de façons différentes et les réponses arrivent à la pièce.

Sandhia Vadlamudy donne en exemple trois « enveloppes » qui relèvent du MSSS : la Direction générale de santé publique, volet prévention des ITSS, la Direction générale de santé publique, volet prévention des surdoses, et la Direction des services sociaux généraux, à la dépendance et à l’itinérance.

Le financement de l’AIDQ se fait « par projet », c’est-à-dire que l’argent est demandé pour des programmes spécifiques et que ces demandes doivent être renouvelées chaque année.

« C’est un énorme fardeau », rapporte la directrice de l’AIDQ. « J’ai l’impression que je passe mon temps à me demander qui je dois relancer au ministère pour confirmer les financements, pour m’assurer des versements ou pour confirmer qu’on a les dépôts. »

Récents articles

Voir tous