Legault fier de « notre héritage catholique », vraiment?

Francis Dupuis-Déri Chroniqueur · Pivot
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Legault fier de « notre héritage catholique », vraiment?

À l’approche de Noël, revoyons ce que la tradition catholique nous enseigne sur l’accueil des exilé·es.

Au début du mois, notre premier ministre François Legault a fait un saut de l’autre côté de l’Atlantique pour assister à la cérémonie de réouverture de la cathédrale Notre-Dame de Paris, ravagée par les flammes et miraculeusement reconstruite en cinq ans à peine.

Plutôt que de s’inspirer de cet exploit pour les prochains grands chantiers du Québec, comme un tramway dans notre capitale provinciale, François Legault a préféré se dire « fier » de « notre tradition catholique », ajoutant qu’« il faut s’en souvenir, ça fait partie de ce qu’on est ». Une fois de plus, le premier ministre joue la carte de la catho-laïcité.

Mais à quelques jours de Noël, de quoi doit-on se souvenir, au juste?

Sans doute François Legault ne veut-il pas célébrer la longue histoire de l’opposition catholique à l’avortement, alors que sa ministre responsable de la Condition féminine, Martine Biron, vient de lancer un plan d’action pour y faciliter l’accès.

Pensait-il plutôt à l’immigration, son obsession électorale? Sait-il seulement que selon la Bible, Marie, la mère de Jésus, et Joseph, son père (adoptif), ont fui la Palestine pour se réfugier en Égypte avec leur bébé, dont la vie était menacée par la folie du roi Hérode? Il avait ordonné qu’on tue tous les bébés de sexe masculin, parce que l’un d’eux, Jésus, était qualifié de « roi des Juifs ».

Se souvenir de notre héritage catholique, c’est se souvenir que nous sommes exil et migration.

Oui, Marie et Joseph étaient de confession juive, comme Jésus était le fils du Dieu des Juifs.

Jésus a donc survécu au « massacre des Innocents », grâce à ses parents qui avaient pris le chemin de l’exil. « J’étais un étranger et vous m’avez accueilli», dit d’ailleurs Jésus(dans l’évangile de Matthieu).

Par la suite, des apôtres ont migré de Jérusalem vers Rome pour y propager leur nouvelle foi et leur mission de conversion s’est poursuivie dans toute l’Europe, puis ailleurs sur la planète, au gré des flux migratoires liés à la colonisation. Se souvenir de notre héritage catholique, c’est se souvenir que nous sommes exil et migration.

Supplément d’âme

Le pape lui-même rappelle l’obligation catholique d’accueillir l’« autre », d’ouvrir sa porte et son cœur aux « prochains ».

Voilà le message qu’il a exprimé en 2023, lors d’une cérémonie à la basilique Notre-Dame-de-la-Garde, perchée au sommet de Marseille et connue pour son monument aux disparu·es en mer. Le pape y a dit : « Trop de personnes, fuyant les conflits, la pauvreté et les catastrophes environnementales, trouvent dans les flots de la Méditerranée le rejet définitif de leur quête d’un avenir meilleur. C’est ainsi que cette mer magnifique est devenue un immense cimetière ».

La paroisse de Puteaux, qui administre la basilique, a même ajouté, sur la plaque de marbre qui rend hommage à « tous les naufragés ensevelis dans le linceul des flots », une référence aux « victimes de l’immigration clandestine ».

Fermer nos frontières, c’est trahir l’héritage catholique.

Le pape a renchéri, en référence aux récits bibliques : « Abraham […] a été appelé à quitter sa terre d’origine et “il partit sans savoir où il allait” (Hébreux 11:8). Hôte et pèlerin en terre étrangère, il accueillait les voyageurs […] “Exilé de sa patrie, sans abri, il était lui-même la maison et la patrie de tous” (saint Pierre Chrysologue, Discours, 121). »

« N’oublions pas le refrain de la Bible : “l’orphelin, la veuve et le migrant, l’étranger” […] : ce sont ceux que Dieu nous ordonne de protéger », a poursuivi le pape.

Que pense notre premier ministre de cet héritage humaniste?

Refuser qui vient de loin n’est pas catholique

Le discours du pape de 2023 a fait rager l’extrême droite française, qui se réclame pourtant de l’héritage catholique européen. Marion Maréchal Le Pen, Éric Zemmour et d’autres ont condamné les paroles d’ouverture et d’accueil du pape.

Au Québec aussi, les polémistes qui se réclament de l’héritage catholique sont ceux qui s’expriment le plus souvent et férocement contre l’immigration. C’est le cas de Christian Rioux dans les pages du Devoir, initialement blâmé par le Conseil de presse* pour des propos qui laissaient entendre que « les personnes issues de l’immigration, même de troisième génération, n’étaient pas de vrais Français », et de Mathieu Bock-Côté dans celles du Journal de Montréal. Ces deux Québécois vivent pourtant en France!

Mathieu Bock-Côté reproche au pape d’incarner « un certain catholicisme [qui] se mue en utopie multiculturaliste ». Il déplore aussi que le pape encouragerait le remplacement des peuples européens en rappelant que l’immigration est – évidemment – une solution aux baisses de natalité nationales (contrairement au PQ, qui pense que l’immigration est un moyen contraceptif).

À quoi bon se réclamer d’un héritage catholique vidé de tout esprit?

Même son de cloche – c’est le cas de le dire – du côté du groupuscule d’extrême droite Nouvelle Alliance. « On revendique fièrement, sans complexe, l’héritage catholique de la société québécoise », déclare ainsi son président, François Gervais.

Il était d’ailleurs membre du Front canadien-français, dont le slogan était « Nés au pied de la Croix » et le symbole, un drapeau du Québec frappé du sacré cœur. Ce groupuscule se présentait comme « un collectif nationaliste et catholique, œuvrant à défendre la souveraineté du Québec et son héritage chrétien, en s’appuyant sur la doctrine sociale de l’Église ».

Bien curieux catholicisme, pourtant, puisque le nouveau groupuscule qu’il préside mène des actions d’éclat contre la« submersion » migratoire.

Quant à la doctrine sociale de l’Église, il s’agit de consulter son site Web pour savoir qu’elle est très favorable à la migration, qui devrait être traitée, selon elle, par un système de gouvernance mondiale. On y apprend même que selon Jean-Paul II, les « sans papiers » et autres « illégaux » doivent être « accueillis comme des frères [par] la communauté chrétienne ».

La doctrine sociale de l’Église justifie enfin la désobéissance civile, légitime aux yeux de Dieu, quand il est question d’aider des « sans papiers ».

***

Fermer nos frontières, c’est trahir l’héritage catholique. Ceux qui se réclament pompeusement de cet héritage ne sont donc même pas foutus de respecter les préceptes – officiels – de leur foi, qu’ils brandissent comme une bannière.

À quoi bon se réclamer d’un héritage catholique vidé de tout esprit, de toute essence, de toute substance, et même renversé sens dessus dessous? À quoi bon cet héritage sans âme?

Joyeux Noël à tout le monde, d’où que vous veniez!

* Mise à jour :

Finalement, l’affaire a été portée en appel et le grief de « discrimination » contre les propos de Christian Rioux dans sa chronique a été infirmé et rejeté par le comité d’appel du Conseil de presse, dans une décision rendue publique le 8 janvier 2025.

Au cœur du litige, un billet où Christian Rioux partageait son opinion à la suite des émeutes en réaction à la mort de Mahel Merzouk, un Français de 17 ans abattu à bout portant par un policier, Florian M., pendant un simple contrôle routier. Fidèle à son obsession au sujet de l’immigration, le chroniqueur déplorait le « déni qui caractérise encore les élites françaises. Tout plutôt qu’admettre que “les émeutes sont la conséquence des défaillances de notre politique migratoire”, comme l’estiment 59 % des Français » dans un sondage.

Jésus aurait-il été de ces 59 % blâmant l’immigration, si lui-même avait été un immigrant en France?

(13/01/2025)