La plus longue saison

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
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La plus longue saison

Un dénouement de la guerre civile syrienne pourrait faire mal aux nationalismes dopés par la haine des exilé·es.

Après treize ans d’un des conflits les plus meurtriers du 21e siècle, le pouvoir de Bachar al-Assad s’est finalement effondré. Rien n’est joué, pourtant, avec la présence des armées turque et israélienne dans un paysage politique fragmenté, militarisé par encore d’autres puissances étrangères.

Dire que le conflit syrien a défini la dernière décennie et demie est un euphémisme. Une guerre civile mondiale définie par l’intervention étrangère, la radicalisation en ligne, l’État islamique, la crise migratoire.

L’exil massif provoqué par la guerre a insufflé un renouveau à une extrême droite européenne moribonde (qui se souvient d’Aube Dorée?) et servi d’argument au Brexit ou au Muslim Ban de la première administration Trump. Les souffrances du peuple syrien ont été le prétexte de toutes les régressions.

Paris, PQ

L’islamophobie était déjà bien implantée dans l’espace public depuis le début de la guerre au terrorisme en 2001, mais avec l’afflux massif de réfugié·es syrien·nes, les vannes de la haine se sont ouvertes à pleine capacité.

La logique qui était implicite auparavant est devenue complètement assumée : les Arabes sont musulmans, les musulmans sont islamistes, les islamistes sont terroristes, donc les Arabes sont terroristes. Un raccourci logique tellement banal qu’il mène des journalistes à insinuer que parler arabe contrevient à la loi sur la laïcité.

De la défense des « valeurs québécoises » et de l’égalité hommes-femmes qui caractérisaient la « crise des accommodements raisonnables », on est passé à la peur du grand remplacement.

L’islamophobie était déjà bien implantée, mais les vannes de la haine se sont ouvertes à pleine capacité.

Notre racisme bien de chez nous, jusqu’alors enveloppé dans une hypocrisie bienveillante toute canadienne-française, s’est rapproché de plus en plus de son vis-à-vis européen et notre petite élite coloniale s’est mise à parler davantage de la Civilisation et de l’Occident.

La confusion entre la cinquième république et la province canadienne semble si complète que notre premier ministre en vient à s’adresser à des islamistes imaginaires qui infiltreraient nos écoles – avant de s’envoler vers Paris pour célébrer Notre-Dame et la tradition catholique ayant marqué « l’histoire de la France et du Québec ». Peut-être qu’il faudrait rappeler à François Legault que le Bataclan n’est pas à Drummondville et que de ce côté-ci de la flaque, le terrorisme est aussi anti-féministe et anti-musulman·es.

Un Hiver blanc

Pour les Syrien·nes, l’effondrement de la dictature, c’est le début de la fin du Printemps arabe, l’occasion d’amorcer une nouvelle saison, de faire fructifier les fleurs de la révolte. De notre côté, c’est peut-être le moment d’en finir une fois pour toutes avec l’Hiver blanc que nous promet la classe politique.

La droite du Nord global a profité cyniquement du coût humain de la lutte contre l’autoritarisme amorcée sur les places du monde en 2011. Mais l’antagonisme ethno-religieux auquel s’adonnent de plus en plus ouvertement les nationalistes québécois est un jeu dangereux.

En réponse à l’aliénation que ressentent tant de personnes minorisées face à une culture nationale moribonde, imposée par l’État, nos fier·es dirigeant·es redoublent simplement de violence. Illes bannissent, interdisent, contrôlent et répriment.

Devant les catastrophes qui déciment le globe, illes refusent leur responsabilité historique et posent en victimes. Les milliers de personnes qui fuient des conflits armés, des catastrophes environnementales et des économies en ruines sont dépeintes comme des envahisseur·euses (ou de la main-d’œuvre bon marché, selon les indicateurs économiques du moment).

Ce n’est pas une tâche aisée que de faire face aux conséquences d’un système-monde en déroute, mais c’en est une qui nous incombe, qu’on le veuille ou non.

C’est peut-être le moment d’en finir une fois pour toutes avec l’Hiver blanc que nous promet la classe politique.

Les politicien·nes connaissent juste la police et les tickets, mais l’État bénéficie d’alternatives moins coûteuses, plus humaines et franchement plus productives pour répondre à ce défi historique.

S’illes tiennent tellement à la vitalité de la langue française, par exemple, je leur offre d’écrire moins de lois et plus de poésie.

Qu’illes investissent dans les auteur·trices, les réalisateur·trices, les musicien·nes et les comédien·nes issu·es de cultures minorisées et surtout peut-être dans les traductions et les adaptations. Il y aura peut-être un peu d’arabe ici et là – ou même un damné point médian –, mais c’est le prix à payer pour une langue populaire et vivante.

Les curés du français normatif et de la laïcité ont le verbe laid de la bureaucratie, nous avons celui de la vie.