Le scoop de Mediapart et de ses partenaires d’enquête sur un des plus grands consortiums de journalisme d’enquête, lourdement financé et influencé en secret par le gouvernement des États-Unis, doit absolument nous servir de leçon, mais aussi nous forcer à nous questionner sur la proximité des lignes éditoriales des grands médias et des milieux de pouvoir.
La nouvelle fut d’ailleurs brillamment reprise ici par notre rédactrice en chef, Claire Ross, qui a révélé que La Presse et Radio-Canada ont aussi collaboré avec l’OCCRP, qui est le plus grand consortium du genre au monde et concentre ses activités sur la corruption et le crime organisé.
Cette scabreuse histoire me rappelle le scandale, encore plus grand, d’une opération d’infiltration directe des rédactions états-uniennes par la CIA durant la Guerre froide.
Je vous ai déjà parlé, ici et ailleurs, de l’opération Mockingbird, une action d’infiltration de la CIA dans les grands médias américains pour influencer l’opinion publique en faveur des politiques impérialistes du pays.
Elle fut mise en lumière en 1976, par la commission Church, dont le rapport fut largement cité – et enrichi – par le légendaire journaliste Carl Bernstein dans son article « The CIA and the Media ».
Vous me direz que Mockingbird est une fake news parce qu’elle a été reprise largement entre autres par QAnon. Mais ça ne la rend pas moins vraie et ça montre plutôt à quel point la critique des grands médias et la mise en lumière des structures de pouvoir anti-démocratiques ont été mises à mal par ces charlatans qui les récupèrent.
Cela dit, cette histoire avec l’OCCRP possède une couche supplémentaire qu’il vaut mieux déconstruire le mieux possible pour comprendre à quel point les grands médias sont sous l’influence des gouvernements qui arrivent à y promouvoir leurs agendas plus ou moins sinistres.
Une « agence d’aide » orientée
L’OCCRP divulgue bel et bien la contribution financière du département d’État américain via son agence « humanitaire » USAID.
Cette agence présentant une vitrine de vertu des plus alléchantes a souvent été lourdement soupçonnée de mener des opérations dignes de la CIA et elle a en quelque sorte « militarisé » l’aide humanitaire, notamment en Haïti, en détruisant les leviers économiques locaux à coup de dumping alimentaire.
USAID fournit aussi la majeure partie du financement du National Endowment for Democracy(NED), une organisation « quasi non gouvernementale » chargée de son côté de « promouvoir la démocratie », autrement dit d’imposer la gouvernance à l’américaine dans les pays conquis, comme l’Irak – où la NED fut l’employeur d’Éric Duhaime, qui semble aujourd’hui rompu à vouloir importer la McPolitique ici même! ProPublica, dont la réputation de média d’enquête sérieux n’est plus à faire, qualifie la NED de version « transparente » de la CIA.
Eh bien, l’apport d’USAID à l’OCCRP représente la moitié du financement de l’organisme de journalisme d’investigation!
Les grands médias perdent en crédibilité auprès des populations de nos oligarchies parlementaires, c’est un fait indéniable.
Est-ce à dire que les salles de rédaction sont directement infiltrées par les agences de renseignement comme au temps de Mockingbird?
Non, parce qu’elles n’en ont plus le besoin – comme le révèle l’enquête conjointement menée par Mediapart avec Drop Site News (É-U), Il Fatto Quotidiano (Italie), Reporters United (Grèce) et NDR (Allemagne), la dépendance envers le gouvernement américaine est surtout « structurelle » mais cette relation étroite influe notamment sur le choix des sujets d’enquête et sur les nominations des dirigeant·e·s du consortium.
C’est ainsi que les investigations des membres de l’OCCRP se sont surtout concentrées sur des pays dans le collimateur de la politique étrangère américaine, comme la Russie, Cuba, le Mexique et le Venezuela, par exemple.
Confiance ébranlée
Cette sombre affaire expose d’importants problèmes non seulement en ce qui a trait aux pratiques journalistiques, mais aussi au financement du journalisme à l’heure où les grands médias traversent de graves crises qui ébranlent non seulement leur viabilité financière, mais aussi leur crédibilité.
Comment, après, croire aveuglément les grands médias sur des sujets comme la guerre, où un épais voile de désinformation empêche constamment la vérité de se révéler et où les grands médias appellent leurs publics à la confiance envers les gouvernements des pays où ils battent pavillon?
De telles affaires relèvent carrément d’une « auto-pelure-de-bananisation » qui libère le champ aux conspirationnistes d’extrême droite qui ne manqueront pas de pointer du doigt une réalité bel et bien inquiétante tout en apposant des solutions fondamentalement intolérables.
Les grands médias perdent en crédibilité auprès des populations de nos oligarchies parlementaires, c’est un fait indéniable.
Vivement s’informer chez les médias indépendants, qui promettent d’abord et avant tout leur loyauté aux citoyen·nes concerné·es, lesquel·les leur offrent en retour un soutien financer crucial.
Justement, Pivot passe le chapeau.