Trump, Bouazzi et la résistible ascension de PSPP

Maxime Laprise Chroniqueur · Pivot
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Trump, Bouazzi et la résistible ascension de PSPP

Il ne faut pas croire ceux et celles qui nous présentent la montée de l’extrême droite comme un phénomène naturel et irrésistible contre lequel on ne peut rien.

En 313, l’empereur romain Constantin Ier met fin par l’édit de Milan à des siècles de persécutions en accordant la liberté de culte aux chrétien·nes. Peut-être plus significativement encore, l’empereur en vient lui-même à se convertir et adopte des politiques favorables à la jeune Église.

Au cours des vingt siècles suivants, la littérature chrétienne a vu dans ces deux évènements le couronnement d’un processus historique irrésistible. En gros, Constantin ou pas, le christianisme l’aurait inévitablement emporté à cause de ses qualités intrinsèques, du contexte historique et d’un peu d’aide de l’Esprit saint.   

Depuis la seconde moitié du 20e siècle, cette position est largement abandonnée par la recherche.

Au début du 4e siècle, environ 10 % de la population de l’Empire adhère au christianisme. Secte parmi d’autres, rien ne la destine alors à dominer la moitié du monde connu et sans la conversion de Constantin, son sort aurait sans doute été différent. En faisant de la christianisation un aboutissement naturel et obligatoire, on oublie donc que seuls les humains mettent l’histoire en marche, et non pas le contraire.

Le « vent conservateur »

C’est à cet exemple un peu bête que j’ai pensé lorsqu’au lendemain du honteux lynchage médiatique que fut l’affaire Bouazzi, Patrick Lagacé invitait les militant·es de Québec solidaire à calmer leur anti-racisme pour faire face au « vent plus conservateur qui souffle sur l’Occident ». Aussi saugrenue soit-elle, cette réflexion pointe vers un phénomène réel.

Au cours des dix dernières années, la droite et l’extrême droite ont su habilement s’unir, s’organiser et se normaliser un peu partout en Occident. Ce travail de longue haleine, qui s’est considérablement accéléré depuis la pandémie de COVID-19, a permis à des discours jadis jugés dangereux de s’infiltrer dans la culture populaire, les médias grand public, les parlements, puis les plus hautes fonctions de l’État.

À cet égard, la ré-élection de Donald Trump apparait dans le discours public de la même façon que la conversion de Constantin jadis : le couronnement d’un processus historique global et inévitable. On n’arrête pas une vague.

Le centre se déplace vers la droite et il faut suivre la parade.

Ce vent aux couleurs brunâtres ne manque pas de souffler au Canada. Ainsi, tout le monde semble essentiellement accepter que le clownesque Pierre Poilievre deviendra premier ministre. Comme si c’était naturel.

Au Québec, la campagne électorale gratuite qu’offrent en permanence les médias à un Paul St-Pierre Plamondon en pleine radicalisation témoigne d’une sorte d’apathie face à ce qu’on considère comme inévitable.

Lagacé le dit bien : le centre se déplace vers la droite et il faut suivre la parade. Ce message a déjà été intégré depuis quelques années par des médias de tradition libérale comme La Presse et Radio-Canada, qui ne manquent pas de donner dans la panique morale anti-woke (ainsi que ses comorbidités) ou de normaliser des propos jadis inaudibles. Similairement, les médias américains commencent déjà à plier le genou devant Trump.

La responsabilité face à l’histoire

L’histoire ne fait rien, disaient Marx et Engels en 1844. Pour eux, ce n’est pas elle « qui se sert de l’homme comme moyen pour réaliser – comme si elle était une personne à part – ses fins à elle; elle n’est que l’activité de l’homme qui poursuit ses fins à lui ».

Évidemment, les phénomènes structuraux existent. Le contexte social, culturel, politique et économique permet d’expliquer cette montée de l’extrême droite ainsi que son succès tant auprès de la population que des élites. Il ne faut pas pour autant faire de l’histoire une chose qu’on subit et qui échappe à notre contrôle.

Une telle approche a pour effet de déresponsabiliser des individus influents qui mènent activement et en toute connaissance de cause cette nouvelle révolution conservatrice. Les dirigeants du Parti québécois n’avaient pas à prendre le virage identitaire, il n’existe pas de grande loi historique transcendante qui leur interdisait la résistance. PSPP aurait pu condamner le groupe néo-fasciste Nouvelle Alliance qui noyaute son parti, mais il a consciemment décidé de ne pas le faire.

Il ne faut pas faire de l’histoire une chose qu’on subit et qui échappe à notre contrôle.

Marie-France Bazzo et Pierre-Karl Péladeau auraient pu ne pas mettre Mathieu Bock-Côté et ses apôtres sur la map pour plutôt tenter de revaloriser la social-démocratie. Le voulaient-iels?

On nous parle sans cesse de « juste retour de balancier », de réaction naturelle face aux « excès du wokisme », comme si ces gens étaient des enfants incontrôlables dont il s’agit de justifier le mauvais comportement, comme si la radicalisation à droite constituait l’unique option. Bullshit.

Quand les frères Koch financent généreusement des causes de droite et d’extrême droite tant aux États-Unis qu’au Canada, ils savent parfaitement ce qu’ils font, ils connaissent leurs intérêts.

La résistance est toujours possible

Confronté à ce qui se présente comme une vague déferlante, le risque serait de désespérer. Si l’histoire s’avère écrite d’avance, si le fascisme se destine à l’emporter par une sorte de providence laïcisée, à quoi bon résister?

Se représenter l’histoire comme une force qui dépasse l’entendement nous déresponsabilise aussi collectivement. Les mouvements sociaux, s’ils demeurent le produit d’une époque déterminée, n’en sont pas moins le fruit d’une action concertée de personnes qui décident de lutter et qui peuvent changer le cours des choses. Rien ne les force à le faire, tout comme rien ne nous empêche de les rejoindre. Cet espace de liberté, parfois minime pour certains groupes, existe néanmoins.

Le virage à droite des médias et des partis politiques ne constitue pas un phénomène naturel (ou surnaturel). Il est le produit de choix humains que peuvent combattre d’autres humains. À cet égard, l’ascension de Pierre Poilievre ou de PSPP s’avère aussi résistible que la christianisation de l’Empire romain (ou celle d’Arturo Ui).