Sauve qui peut

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
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Sauve qui peut

L’échec du barrage au fascisme tient dans le refus de former une alternative.

La poussière électorale américaine commence à se poser et, à travers le brouillard cramoisi, émerge une forme anonyme. Une silhouette responsable de l’éruption qui a englouti le congrès. Ses contours sont flous, mais on ne peut se méprendre : c’est un·e woke.

Cette figure bien connue incarne tout ce qui est détestable dans l’attitude de ceuzes qui veulent faire la bonne chose à tout prix : un attachement déraisonnable à des principes rigides, un entêtement dans l’erreur, un manque de sens pratique.

La caricature n’est pas neuve – mais elle ne tient pas à rien. Cependant, contrairement à sa caractérisation par les commentateurs réactionnaires, elle correspond moins aux militant·es de gauche en tant que tel·les qu’à l’armée de réserve du capital numérique, aux insurgé·es de l’écran tactile.

Quand on veut

La politique abstraite de la guerre culturelle a mené à l’asservissement de nos relations interpersonnelles aux règles implicites de la création de contenu.

La droite veut parler de personnes trans, peu importe le moyen. Elle sait que les efforts que nous mettons à « démystifier » et « éduquer » sur les réseaux sociaux sont des investissements supplémentaires dans leur campagne de haine.

Pour cette clientèle électorale nichée, mais motivée qui croit qu’il y a une cabale transgenre, être soudainement exposée à notre existence alors que nous étions une curiosité il y a une décennie est une preuve en soi. Et pour le reste de la population, nous porterons toujours l’opprobre d’avoir déclenché une guerre culturelle. Le monde se portait bien sans nous.

Avoir simplement raison n’est pas une stratégie gagnante en politique. Conquérir le pouvoir prend des moyens.

Le front antifasciste est dominé par le libéralisme et consacre toutes ses énergies à commenter plutôt qu’à faire.

Dans la politique électorale de masse, la participation est court-circuitée et c’est l’opinion qui fait sa loi. Les rapports familiaux et communautaires sont médiés et marchandisés par les réseaux sociaux.

Le président élu des États-Unis profite de la colère populaire qui l’a mis sur le trône la dernière fois. Le mème-empereur est porté par une armée de crypto bros, de trad wives, de mormon moms et de toutes les figures mythologiques de la cyber-droite utopiste. Il propose une véritable alternative à un système-monde en crise.

Il incarne la volonté de puissance qui manque à un front antifasciste dominé par le libéralisme et qui consacre toutes ses énergies à commenter plutôt qu’à faire. L’homme fort ne subit pas l’état du monde, il le crée.

On peut

Certains disent que la victoire du candidat républicain est un triomphe du thème de l’économie. Je pense que c’en est un de l’irresponsabilité.

Tout le monde a droit à son opinion, mais le monde n’est pas fait des idées de l’électorat. Il est produit par des relations de pouvoir et beaucoup de violence. Il est fait de rapports sociaux de production, si vous me permettez l’expression. La démocratie de masse organise ces rapports.

Comme la monarchie qu’elle remplace, elle permet de consolider les pouvoirs – et donc les responsabilités – entre les mains d’une seule personne. Toutefois, pour éviter le drame et les effusions impliquées dans la décapitation, celle-ci est rendue symbolique : chaque quatre ans, on prétend exercer le pouvoir en le déléguant à d’autres. Une tête roule, une autre la remplace.

C’est une blame game plusieurs fois centenaire, dont l’establishment du Parti démocrate a tenté de priver le peuple américain en substituant les candidatures à la dernière minute. Des primaires sans opposition et une révolution de palais au nom de la démocratie. On a privé les gens du peu d’emprise qu’ils s’imaginaient avoir dans ce système.

La victoire du candidat républicain est un triomphe de l’irresponsabilité.

La proposition du fascisme, c’est précisément l’inverse : prendre tout le pouvoir, et le blâme qui vient avec.

Si la gauche peut tirer une leçon de l’élection américaine, c’est que l’attitude arrogante d’une classe politique éprise de sa propre impunité fait la part belle au fascisme.

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Opposons-leur la responsabilité et la dignité d’un gouvernement populaire qui n’est pas au service des opinions de la majorité, mais des intérêts de tous·tes.

Si on veut avoir une chance de l’emporter, il faudra poser nos téléphones et enligner nos efforts vers nos gens. Pas seulement dans nos communautés d’intérêt, identitaires ou affinitaires, en conversation avec leur écho, mais avec tou·tes ceuzes qui forment notre réalité dans chacun de ses détails.

Il faut mettre les deux pieds dans le conflit, accepter de se faire chier et prendre collectivement la responsabilité du monde tel qu’il est. Il faut plus que jamais refuser la marchandisation de nos luttes et de nos relations.

Il faut montrer que nous ne craignons pas l’avenir, parce qu’il est fait de nos ambitions.