L’art de coloniser le thé aux perles

Tamara Thermitus Chroniqueuse · Pivot
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L’art de coloniser le thé aux perles

En prétendant « améliorer » le thé aux perles taïwanais, deux entrepreneur·es québécois·es nous ont donné un exemple frappant de relents du colonialisme.

Depuis la COVID, on ne peut plus fermer les yeux quant au racisme dont les communautés asiatiques sont la cible ni quant à la montée des crimes haineux à leur égard. Les traitements discriminatoires se cachent souvent sous des attitudes qui semblent neutres et objectives : c’est ce que démontre un récent épisode de l’émission de CBC Dragons’ Den, qui a fait l’objet d’une couverture médiatique au-delà de nos frontières.

Connue au Québec sous le titre Dans l’œil du dragon, cette émission de télé-réalité montre des entrepreneurs qui présentent leurs idées pour convaincre des gens d’affaires à succès, des « dragons », d’y investir.

Dans un épisode récent, le « dragon » invité Simu Liu a manifesté son malaise lorsqu’une compagnie de Québec a présenté un produit issu de la culture taïwanaise : Bobba, un thé aux perles (boba en chinois) « amélioré ».

Les entrepreneur·es, Sébastien Fiset et Jessica Frenette, se sont présenté·es comme étant les principaux investisseurs ayant des partenaires silencieux. Simu Liu a soulevé des questions sur ce thé aux perles, dont celle de l’appropriation culturelle que représente cette prétendue « amélioration » d’un produit asiatique par deux Québécois·es.

Mais qu’est-ce que l’appropriation culturelle?

En réaction à cette histoire qui a fait jaser un peu partout dans le monde, le Dr Neal Lester, directeur fondateur de Project Humanities à l’Université d’État de l’Arizona, a défini l’appropriation culturelle comme l’acte de « voler quelque chose d’une culture qui n’est pas la sienne et d’en récolter les bénéfices ou les profits ».

Cette appropriation est une forme d’extraction qui efface les contributions du groupe culturel qui a développé une connaissance, un bien, une ressource culturelle. Dans le contexte du racisme systémique, cette extraction décrit un modèle sociétal d’expropriation des ressources culturelles.

Ici, l’apport du thé taïwanais est purement et simplement effacé, comme le souligne Liu : « J’étudie la boîte d’emballage et je ne trouve aucune mention de l’origine du thé. Le boba vient de Taïwan. »

Des relents de colonialisme

Un des aspects du colonialisme est le contrôle de la culture des peuples non occidentaux.

La présentation des entrepreneur·es québécois·es a des relents de colonialisme. Leur objectif est de perturber le marché de quatre milliards $ que représente le thé aux perles, soit de prendre le contrôle du marché grâce aux présumées « innovations ».

De surcroit, les entrepreneur·es prétendent que leurs produits sont plus sains que les autres thés aux perles. Une des améliorations est d’alcooliser le thé, ignorant de ce fait les études qui dénoncent les effets néfastes de l’alcool sur la santé.

« Il s’agit de prendre quelque chose qui est très spécifiquement asiatique dans son identité et de “l’améliorer” : c’est un problème. »

Simu Liu

Une autre composante du colonialisme est de dénigrer les peuples qui ne sont pas occidentaux en sous-évaluant leur culture, qui doit être améliorée, civilisée.

Que penser de ce commentaire de l’entrepreneur au sujet des thés aux perles déjà sur le marché : « on n’était jamais certain des ingrédients du contenu du thé », s’inquiète-t-il. Bien sûr, grâce au thé québécois Bobba, ces jours d’ignorance sont terminés.

C’est en ces termes que Simu Liu dénonce cette posture coloniale : « Il s’agit de prendre quelque chose qui est très spécifiquement asiatique dans son identité et de “l’améliorer” : c’est un problème. »

Lorsque la conversation se corse, soudain les partenaires silencieux prennent le devant de la scène. En répondant à la question de Liu sur le respect des origines du thé aux perles, l’entrepreneur Fiset déclare que le « meilleur partenaire » du duo québécois est taïwanais. Il ajoute que deux personnes se sont rendues à Taïwan pour discuter avec le fournisseur, partenaires qui ont créé les recettes de boba pour leur entreprise.

Coup de théâtre, l’innovation semble provenir de l’équipe taïwanaise, ce qui aurait été occulté sans les questions de Liu.

Réactions des pairs

Ce qui est également frappant dans l’épisode est le silence, voire le rejet des dénonciations de Liu par certains dragons, membres de groupes qui ont pourtant vécu les conséquences du colonialisme.

« C’est toute une façon de commencer », a déclaré le dragon Wes Hall, tandis que Manjit Minhas ajoutait que la réponse de Liu était « un peu lourde ». Mais vivre le racisme, l’appropriation culturelle… ce n’est pas lourd? Poser la question, c’est y répondre.

De plus, les propos de Minhas ignorent complètement le contexte. Alors que Liu déclare qu’il s’« inquiète de cette idée de perturber le marché du thé aux perles », Minhas argumente ainsi : « Pourquoi? Il pourrait y avoir de nouvelles façons de faire, tout ne doit pas être traditionnel. » Minhas a ainsi cru bon d’investir dans le projet des deux Québécois·es.

Ces propos sont une illustration du colorblindness (daltonisme racial), qui fait abstraction des effets du racisme systémique, en l’espèce de l’appropriation culturelle, au lieu d’en tenir compte.

L’appropriation culturelle est une forme d’extraction qui efface les contributions du groupe culturel qui a développé une connaissance, un bien, une ressource culturelle.

Mais à la décharge des dragons, qui ne sont pas des spécialistes, le racisme systémique fait partie du système à un point tel qu’il devient difficilement perceptible : il opère de façon souterraine, incrusté dans les discours de l’objectivité et de la neutralité raciale, ce que tendent à démontrer les échanges.

Or, les médias ont une responsabilité quant à la diffusion de messages qui confirment le statu quo et ont des conséquences discriminatoires. Les sociologues Frances Henry et Carol Tator ont démontré que les médias ont de profondes conséquences sur la « façon dont “nous”, les Canadien·nes, percevons la différence et sur les personnes que “nous” considérons comme incluses ou exclues de l’imaginaire national ».

Certes, après la controverse médiatique, Minhas a retiré son investissement dans Bobba et a présenté des excuses, mais est-ce que ses propos constituent de véritables excuses? Plusieurs l’ont critiquée pour avoir minimisé ses propos insensibles en ondes, ou l’ont accusée de retirer son investissement surtout parce que la controverse était en train de miner l’entreprise dans la tourmente. Mais la question des excuses est un sujet en soi et là aussi, il y a matière à discussion.

Une solution : la décolonisation

La décolonisation vise à débarrasser une institution des effets culturels et sociaux de la colonisation. Les propos de Liu démontrent comment la mettre en action.

« J’ai créé cette entreprise de capital-risque […] pour de nombreuses raisons, mais surtout pour élever les entrepreneurs minoritaires. J’ai l’impression non seulement que cela ne se produit pas ici [avec Bobba], mais aussi que je serais en train de soutenir une entreprise qui profite de quelque chose qui me tient à cœur de mon héritage culturel. Je veux faire partie de l’apport du boba aux masses, mais pas comme ça, donc pour cette raison, je n’investirai pas. »

Les interventions de Liu à Dragons’ Den sont une classe de maître sur l’appropriation culturelle et sur les effets récurrents du colonialisme.