Canaris dans la mine

Niall Clapham Ricardo Membre de Voix juives indépendantes
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Canaris dans la mine

L’histoire de l’antisémitisme et ses leçons commandent la solidarité envers tou·tes les damné·es de la terre.

Quand j’étais jeune, ma tante me disait souvent : « nous sommes les canaris des canaris dans la mine ». Ce qu’elle voulait dire par là, c’est qu’en tant que juif·ves, nous étions toujours les premier·es à sentir la terre commencer à se mouvoir sous nos pieds.

Plus tard, quand j’ai appris l’histoire des juif·ves séfarades, j’ai compris ce qu’elle voulait dire. Chaque fois qu’il y avait une défaite militaire, un mauvais présage religieux, une malédiction virale, on s’en prenait aux juif·ves. Même après la conversion massive de juif·ves devenu·es des « nouveaux chrétiens », les pogroms ont continué. Au final, dans l’histoire portugaise comme celle de la majorité de l’Europe, la solution aux problèmes politiques et aux maux de la société, c’était de s’en prendre aux juif·ves.

Enfant, on m’a inculqué très rapidement qu’être juif, c’était quelque chose de différent. Que nous n’étions pas exactement pareil·les à nos semblables et que nous ne serions jamais entièrement accepté·es par eux. Et ce, malgré le fait que nous soyons, au bout du compte, des Portugais·es. Tellement portugais·es qu’on essayait d’être plus portugais·es que les Portugais·es. Mais nos noms de famille, nos histoires nous trahissent.

Tout·e bon·ne Portugais·e sait pourtant que l’histoire, la gastronomie et la culture portugaises sont imprégnées jusqu’à la moelle de plein de « bizarreries » provenant des communautés juives du pays.

Être juif·ve ou « nouveau chrétien » pendant la dictature équivalait à être la cible constante de la suspicion des services d’intelligence (la PIDE) et être associée à de potentiel·les acteur·trices subversif·ves. Ma tante, qui a vécu pratiquement cinquante ans sous le régime de Salazar, n’a jamais oublié ce sentiment et m’a transmis la leçon : la seule façon d’empêcher le retour du fascisme, c’est de toujours se lier de solidarité avec la cause des autres démuni·es.

Mon identité en tant que jeune juif a toujours été une identité politique. Nous avions un rôle à jouer, une histoire, une leçon à porter pour l’humanité. Un devoir qui était souvent lourd, mais que nous trimballions comme un précieux bijou de famille reçu en héritage. C’était ma boussole dans le monde.

Différentes interprétations

Puis un jour, j’ai compris qu’on pouvait avoir une lecture complètement différente de la morale de l’histoire de ma tante… Qu’on pouvait penser que la métaphore du canari dans la mine s’appliquait uniquement aux juif·ves

Aux yeux de certain·es de mes ami·es, j’avais compris l’histoire de ma tante de travers : la morale était plutôt d’être aux aguets, toujours suspicieux des actes des « goyim », des non-juif·ves. De leur point de vue, si la longue histoire de l’antisémitisme nous a démontré quelque chose, c’est qu’une crise aiguë de judéophobie n’est jamais très loin, qu’il faut être capable d’en reconnaître les signes avant-coureurs.

Moi, comme tant d’autres juif·ves, j’ai décidé de garder la version de ma tante, celle qui nous commande d’aller nous battre aux côtés de tou·tes les autres damné·es de la terre. Parce qu’en tant que canaris, notre solidarité doit aller aux autres canaris dans la mine.

L’histoire millénaire de la judéophobie et de l’antisémitisme n’en est pas une d’exceptionnalisme juif. Si vous le comprenez comme ça, alors vous n’avez rien compris.

Depuis maintenant un an, je pense souvent à cette histoire de ma tante. Elle est décédée au printemps 2022 et, bien que sa perte ait laissé dans mon cœur un trou qui ne se refermera probablement jamais, je suis content qu’elle ne soit plus ici pour voir la violence déchaînée sur le peuple palestinien. Une orgie de violence, supposément pour protéger les « canaris ».

Ma tante se serait peut-être dit, comme je le dis depuis longtemps, que nous ne sommes plus les canaris dans la mine : ce sont désormais les Palestinien·nes!

Ignorer les signes

Je n’ai plus beaucoup de mots pour décrire les sentiments qui m’habitent et fluctuent en mon sein depuis douze mois. Le pire est probablement de ressentir que tout ça était prévisible. Comme des canaris dans une mine, les Palestinien·nes tombent depuis des décennies et le monde regarde ailleurs.

Les signes avant-coureurs étaient partout et tout le monde pouvait les voir. Le blocus inhumain et criminel de la bande de Gaza, la colonisation de la Cisjordanie, la presque totale impunité d’Israël couplée à une montée fiévreuse au sein de la société israélienne de la déshumanisation du peuple palestinien. On a laissé faire.

Vous n’avez pas besoin des juif·ves pour vous dire qu’un génocide est en train de se passer sous vos yeux.

Pendant les premiers mois du génocide à Gaza, j’ai cru qu’à un moment donné, on allait se réveiller, qu’on allait finalement déterminer qu’on avait franchi la ligne de trop. Quelle naïveté, surtout quand on connait l’histoire de cette guerre qu’Israël mène contre le peuple palestinien depuis 1948.

Aux yeux du monde, la morale de l’histoire de la Shoah, la même morale qui m’était inculquée par ma tante et par tant d’autres figures de référence dans ma famille, ne s’appliquait pas aux Palestinien·nes. Nous avons laissé commettre les pires atrocités. Le sang de ces atrocités restera indélébile sur nos mains pendant des générations.

Tordre l’histoire

Le pire, là-dedans, c’est que nous avons osé instrumentaliser la mémoire d’un génocide pour en parfaire un autre. Certain·es ont tordu jusqu’à la rendre méconnaissable l’histoire du canari dans la mine. On a utilisé cette histoire qui m’était si chère pour justifier des bombardements d’une magnitude inégalée dans l’histoire humaine.

Les juif·ves ont peur, on bombarde. Les juif·ves ne se sentent pas en sécurité, on tue. Les juif·ves ont une histoire traumatique, un immeuble à Gaza ou à Beyrouth est décimé.

Vous n’avez pas besoin des juif·ves pour vous dire qu’un génocide est en train de se passer sous vos yeux. Vous n’avez pas besoin qu’un juif vienne vous expliquer au téléjournal qu’on devrait cesser de tuer des dizaines de milliers de civil·es palestinien·nes.

Ma tante m’a transmis la leçon : la seule façon d’empêcher le retour du fascisme, c’est de toujours se lier de solidarité avec la cause des autres démuni·es.

L’histoire millénaire de la judéophobie et de l’antisémitisme, de l’Inquisition à la Shoah, n’en est pas une d’exceptionnalisme juif. Si vous le comprenez comme ça, alors vous n’avez rien compris.

C’est l’histoire de tous les peuples colonisés à travers le monde, c’est celle des Arménien·nes, des Yézidi·es, du peuple héréro en Namibie, et des Tutsi·es au Rwanda – c’est aussi l’histoire du peuple palestinien! L’histoire du génocide et ses leçons appartiennent au patrimoine commun de l’humanité, ils ne sauraient être l’apanage d’un seul peuple. Pour ne plus répéter ce crime infâme, c’est l’humanité tout entière qui doit s’approprier les histoires du génocide.

En cette période de deuil, je me demande à quoi ça sert, des canaris, si leurs cris sont étouffés par la mine qui s’effondre lentement autour d’eux. Si on veut pouvoir dire un jour avec confiance que la promesse « plus jamais ça » s’applique à l’ensemble de l’humanité, il nous faut réapprendre les leçons de l’histoire de l’antisémitisme.