Sam Harper Journaliste aux balados · Pivot
Partager

À Châteauguay, une ancienne ferme, située sur un terrain visé par un projet de développement immobilier, est menacée de démolition prochaine. Des résident·es voudraient voir ces bâtiments préservés. Contrairement au ministère de la Culture, le conseil municipal refuse d’y voir un intérêt patrimonial et a tranché en faveur de la démolition lors de sa dernière réunion.

La demande de démolition pour les bâtiments de la ferme situés sur le boulevard Saint-Jean-Baptiste à Châteauguay a été publiée par la Ville le 21 juin dernier. Quelques jours plus tard, le 9 juillet, le comité de démolition, composé de trois élus municipaux, a recommandé leur démolition, et le conseil municipal du 26 août a finalement confirmé la décision. La démolition pourra aller de l’avant après le 20 septembre.

Ces bâtiments sont situés sur la fameuse « terre à Faubert ». Cette ancienne terre agricole, laissée en friche depuis des années, est actuellement visée pour un développement immobilier résidentiel contesté par des citoyen·nes voulant protéger cet espace vert.

La terre à Faubert fait l’objet d’une démarche de plan particulier d’urbanisme (PPU) qui doit permettre et encadrer le projet de développement immobilier résidentiel promu par le propriétaire actuel du terrain. Mais ce processus a été retardé après que Pivot ait révélé une apparence de conflit d’intérêts, car le promoteur s’était engagé à rembourser les frais du plan d’urbanisme devant encadrer son projet.

Suite aux révélations de Pivot, le promoteur a retiré son offre de remboursement des frais et la Ville a reporté à l’automne l’adoption du PPU.

La Ville contredit le ministère

Lors de la dernière séance régulière du conseil municipal, le maire Éric Allard a expliqué que le comité de démolition municipal avait émis une « recommandation favorable » pour la destruction de la ferme Faubert. « Alors pour des problèmes de sécurité publique avec la présence de squatteurs et de vandales et le haut risque d’incendie, nous autorisons le propriétaire du terrain et du bâtiment à procéder à la démolition », a détaillé le maire.

Lors de cette séance, Chantale Payant, membre du comité Boisé et écologie Châteauguay et impliquée dans le mouvement cherchant à préserver le caractère naturel de la terre à Faubert, a demandé si la Ville avait obtenu des avis sur la valeur patrimoniale de ces bâtiments.

Le maire Allard lui a répondu que le ministère de la Culture et des Communications (MCC) avait été consulté. « On a reçu une lettre dans laquelle ils disent qu’ils ne se prononcent pas », a-t-il résumé.

Ce à quoi un autre conseiller municipal, Michel Gendron rétorque : « non, ils ont dit qu’il n’y avait aucune valeur ». Michel Gendron siège au comité consultatif en urbanisme (CCU), qui fait aussi office de comité local du patrimoine (CLP) de la Ville.

Une conseillère ajoute également que « ça aurait été le fun d’avoir une photo. C’est un bunker ! Il n’y a rien de patrimonial là-dedans ».

Pivot a obtenu une copie de l’avis de la Direction de la Montérégie du ministère de la Culture, daté du 22 juillet 2024. Cette lettre ne dit pas tout à fait la même chose que ce qui a été rapporté au conseil municipal.

La directrice régionale du MCC, Annie Goudreault, évoque « l’intérêt historique » et « la valeur urbanistique et paysagère » du lieu et rapporte que « les caractéristiques architecturales ainsi que les fondations en moellons du bâtiment en font un élément d’intérêt ».

On peut aussi lire que « malgré l’intérêt patrimonial de l’immeuble, celui-ci ne répond pas aux critères permettant un classement par le ministre de la Culture et des Communications en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel ».

La lettre précise toutefois que la ferme pourrait bien être protégée par la municipalité ou par la MRC. « Comme vous le savez, la préservation du patrimoine immobilier permet un développement harmonieux du territoire. II s’agit d’une responsabilité que nous partageons au bénéfice des générations actuelles et futures », écrit la directrice régionale du ministère.

« Ils ont dit qu’il n’y avait aucune valeur. »

Michel Gendron, conseilleur municipal de Châteauguay

Questionnée sur cette différence d’interprétation, la chef aux communications de la Ville de Châteauguay, Audrey Jacques, a répondu que « les membres du conseil municipal ont pris connaissance de la lettre » avant la réunion du conseil municipal.

Mme Jacques indique aussi que « les membres du conseil local du patrimoine de la Ville ont également affirmé que les bâtiments ne présentent pas suffisamment de valeur pour être conservés ». Ce comité s’est rencontré le 25 juin, soit un mois avant la réception de la lettre du ministère.

La Ville rapporte également que le « Service de police de Châteauguay et le Service de sécurité incendie de la Ville ont réalisé des visites et inspections des bâtiments situés sur la terre à Faubert à plusieurs reprises, et ont soulevé des enjeux de sécurité. La Ville se doit de protéger ses citoyens de tout danger imminent ou potentiel ».

La lettre du MCC affirme pourtant qu’« aucun enjeu sur la sécurité publique n’a été démontré ».

Le Service de sécurité incendie a refusé de nous donner des détails sur ces enjeux de sécurité, nous référant aux processus de demande d’accès à l’information. Le Service de police n’a pas répondu à notre demande et au moment de publier, la Ville n’avait pas non plus fourni d’avis ou de rapport de ces services explicitant les dangers posés par l’édifice.

Le classement d’un bien patrimonial

La direction des communications du MCC, en réponse à nos questions, a expliqué par courriel que « le classement [patrimonial] est un statut qui peut être attribué par le ministre de la Culture et des Communications à un bien patrimonial dont la protection présente un intérêt public à l’échelle nationale ».

Elle ajoute toutefois que « ce n’est pas parce qu’un immeuble n’est pas classé qu’il ne présente pas d’intérêt patrimonial ». En effet, la protection du patrimoine bâti est « une responsabilité partagée entre le gouvernement, les municipalités et les citoyens ».

Le MCC explique qu’une municipalité ou une municipalité régionale de comté (MRC) peut reconnaître formellement la valeur patrimoniale d’un bâtiment situé sur son territoire. En procédant ainsi, « elle assure la protection du bien et favorise sa transmission aux générations futures ».

De plus, en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel, les MRC doivent « effectuer un inventaire de tous les bâtiments construits avant 1940 présentant une valeur patrimoniale sur leur territoire », rapporte le MCC. Les MRC ont l’obligation de produire cet inventaire d’ici au 1er avril 2026.

Nous aurions aimé parler avec la personne responsable de cet inventaire à la MRC de Roussillon, mais elle est en vacances jusqu’à la fin du mois et la MRC n’avait personne en mesure de répondre à nos questions.

Au retour de vacances de la personne chargée de l’inventaire, il y aura vraisemblablement un bâtiment de moins à évaluer.

Correction : Une version précédente de cet article rapportait que le comité de démolition s’était rencontré le 25 juin, mais c’est plutôt le 9 juillet. (19-09-2024)

Récents articles

Voir tous