Une entreprise montréalaise financée partiellement par des fonds publics cherche à devenir une cheffe de file de la capture directe du carbone en déployant au moins deux projets dans la province dans les prochaines années. Toutefois, la solution qu’elle propose risque d’être un emploi inefficace de l’électricité disponible pour accomplir la transition énergétique du Québec.
Au milieu de l’été, l’entreprise montréalaise Deep Sky annonçait qu’elle souhaitait démarrer des travaux d’exploration des sols dans les régions de Thetford Mines et de Bécancour pour y stocker le carbone – ce fameux gaz à effet de serre – qu’elle espère extraire de l’atmosphère.
L’entreprise, qui a reçu l’an dernier un financement de 25 millions $ du gouvernement du Québec, dit vouloir renverser la vapeur sur les changements climatiques grâce aux technologies de capture directe du carbone qu’elle souhaite déployer dans les prochaines années.
Cette approche risque toutefois d’être très gourmande en ressources en plus d’être basée sur des technologies qui sont loin d’avoir fait leurs preuves, prévient Julia Levin, chargée de programme d’Environmental Defence Canada.
« Au minimum, ça prendra encore des milliards en investissement pour que la technologie atteigne suffisamment de maturité pour avoir un impact, et il n’y a aucune garantie que ça fonctionnera un jour », remarque-t-elle.
Plus difficile que la capture et le stockage du carbone
Julia Levin rappelle qu’on est encore loin de réussir à mettre en œuvre de façon efficace les technologies de capture et de stockage du carbone, soit celles qui vont chercher la molécule à sa source d’émission, par exemple sur les sites de production pétrolière ou dans une centrale au charbon.
Or, le défi technologique que ces méthodes posent est beaucoup moins important que ce que Deep Sky cherche à accomplir, soit la capture du carbone déjà relâché dans l’atmosphère.
« Au minimum, ça prendra encore des milliards en investissement pour que la technologie atteigne suffisamment de maturité pour avoir un impact, et il n’y a aucune garantie que ça fonctionnera un jour. »
Julia Levin
« Plus la concentration en CO2 dans l’air est faible, plus il est difficile d’aller le chercher. Même quand on parle d’énormes concentrations, comme avec des usines de charbon, c’est extrêmement difficile à faire. Avec la capture directe, on parle d’utiliser l’air ambiant qui ne contient que 0,04 % de CO2 », relativise Julia Levin.
Par exemple, le Canada possède l’une des seules centrales au charbon au monde équipées d’un système de capture du carbone : un système qui a coûté plus d’un milliard à mettre en place, qui utilise 20 % de l’énergie produite par la centrale pour s’alimenter et qui n’arrive pas à atteindre ses objectifs de capture, remarque la spécialiste.
Des dizaines de térawattheures d’énergie
Avant de mettre en œuvre sa technologie en sol québécois, Deep Sky projette de tester diverses options dans son laboratoire albertain Deep Sky Labs,qui est en cours de construction et qui devrait être opérationnel à l’hiver 2025.
« Si tout fonctionne comme sur des roulettes, ce qui est loin d’être certain, le laboratoire devrait pomper 3000 tonnes de CO2 par année, ce qui représente la consommation annuelle de 700 voitures », remarque Julia Levin.
Sauf que pour y arriver, le laboratoire aura besoin d’une quantité importante d’énergie, prévient-elle. « Ils disent qu’ils utiliseront seulement de l’énergie venant de source renouvelable, mais les éoliennes qui les alimenteront le feront à la place d’alimenter le réseau albertain, qui lui est alimenté principalement au gaz naturel. Donc de façon indirecte, leur activité mènera tout de même à de la combustion d’énergie fossile », explique-t-elle.
« C’est de l’énergie qui serait beaucoup mieux utilisée pour décarboner les industries existantes que pour essayer de recapturer le carbone par après »
Julia Levin
À terme, pour chaque tonne de carbone capturée, l’entreprise a comme objectif d’utiliser au maximum 1000 kilowattheures (kWh) d’électricité, soit un peu moins que la moitié de la consommation énergétique d’un foyer canadien moyen, selon les informations disponibles sur le site Web de Deep Sky.
« Même en atteignant cette cible, on parle de dizaine de térawattheures (tWh) pour avoir un impact significatif », souligne la spécialiste.
« C’est de l’énergie qui serait beaucoup mieux utilisée pour décarboner les industries existantes que pour essayer de recapturer le carbone par après, » ajoute-t-elle.
En effet, le Québec produisait 77,6 millions de tonnes d’équivalent CO2 en 2021, selon les plus récentes données du ministère de l’Environnement. Recapturer tout ce CO2 avec des projets comme ceux de Deep Sky, en consommant 1000 kWh par tonne de carbone capturé, nécessiterait donc 77,6 tWh de production électrique, soit l’équivalent de 39 % de toute l’énergie actuellement produite par Hydro-Québec.
« On parle de dizaine de térawattheures (tWh) pour avoir un impact significatif. »
Julia Levin
Un problème que Deep Sky espère contourner en partie en s’alimentant directement auprès de producteurs privés et en cessant ses opérations lors des périodes où la demande d’électricité est la plus élevée, selon ce que son fondateur a révélé à la Presse canadienne.
L’entreprise espère que ses recherches menées au Deep Sky Lab lui permettront d’acquérir le savoir-faire pour construire les premières usines ayant une capacité de captation annuelle dépassant le seuil de 100 000 tonnes de CO2, soit 0,001 % des émissions annuelles du Québec.
Pour l’instant, l’usine la plus performante en fonction dans le monde a une capacité théorique de 36 000 tonnes par année et consomme 3 000 kWh par tonne capturée. Par contre, elle ne fonctionnait qu’à 17 % de sa capacité (6 000 tonnes) lors de son lancement en mai 2024.
Un modèle économique problématique
Julia Levin s’interroge aussi sur la façon dont Deep Sky compte atteindre la rentabilité, c’est-à-dire en vendant des crédits carbone aux entreprises qui souhaitent compenser leurs émissions de gaz à effet de serre.
« Acheter des crédits carbones, c’est un peu le contraire d’agir pour le climat. C’est ce que les compagnies font pour ne pas changer leurs façons de faire et continuer à polluer », remarque la spécialiste.
Elle concède toutefois que les entreprises comme Deep Sky pourraient avoir un rôle à jouer à un certain point de la lutte contre les changements climatiques. « Mais elles sont encore très loin de pouvoir contribuer et, à ce stade, elles risquent surtout de devenir une distraction qui détourne le temps et l’énergie nécessaire pour réduire nos émissions », conclut-elle.
Après quelques échanges initiaux, les représentant·es de Deep Sky ont annulé les entrevues prévues avec Pivot et ont cessé de nous répondre après avoir été interpellé·es directement sur les limites de leurs projets de décarbonation.