Rumneek Johal Journaliste · PressProgress
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L’extrême droite canadienne tourne désormais son attention vers les communautés sikhes et sud-asiatiques, propageant des théories du complot et des discours haineux à leur sujet, constatent des chercheurs et des groupes communautaires. Alors que des gestes violents sont déjà recensés, certain·es s’inquiètent que la situation s’enflamme.

Cet article est d’abord paru en anglais chez PressProgress.

Dans les dernières semaines au pays, plusieurs influenceurs d’extrême droite ont multiplié les attaques contre les Canadien·nes d’origine sud-asiatique, et en particulier les Sikhs.

Ils appellent ces groupes à « retourner dans leur pays », diffusent de la désinformation au sujet des immigrant·es et les blâment pour des problèmes de société comme le chômage ou la crise du logement.

D’autres se sont mis à filmer ou photographier des personnes sans leur consentement et à encourager leurs adeptes à faire de même.

Peter Smith, journaliste et chercheur au sein du Réseau canadien anti-haine (RCAH), affirme qu’il y a eu une augmentation visible des contenus ciblant les personnes sud-asiatiques au Canada.

« Il y a assurément une tendance dans les espaces d’extrême droite, en particulier au Canada, à viser les communautés et les individus sud-asiatiques pour les tourner en dérision », analyse Peter Smith en entrevue avec PressProgress.

« L’extrême droite fait d’eux le cœur d’un grand nombre de discours anti-immigrant·es et l’expression “ils doivent retourner dans leur pays” revient souvent. »

L’extrême droite canadienne a fait des communautés sud-asiatiques et sikhes sa nouvelle cible, estime Peter Smith. « Je pense que l’extrême droite au Canada excelle quand elle a un sujet du jour. Malheureusement pour les communautés sud-asiatiques, c’est ce qu’elles sont devenues ces derniers temps. »

« L’an dernier, ils portaient beaucoup leur attention sur les événements LGBTQ+, notamment dans les bibliothèques. Cela n’a pas disparu, mais il y a des hauts et des bas dans les centres d’intérêt de l’extrême droite canadienne. Et elle obtient beaucoup de succès avec ces discours anti-immigrant·es. »

« L’extrême droite au Canada excelle quand elle a un sujet du jour. »

Peter Smith, RCAH

Plusieurs clichés utilisés par l’extrême droite « ne sont pas nouveaux » et sont souvent utilisés pour véhiculer une image particulière des immigrant·es sud-asiatiques, et en particulier des hommes sikhs, souligne Peter Smith.

« Ils ont besoin d’exemples à pointer du doigt, de phrases et d’images évocatrices qu’ils peuvent brandir pour mener à bien ce genre de campagne. C’est ce qui se passe avec cet intérêt soudain pour la diabolisation des hommes indiens en particulier, mais aussi des personnes d’Asie du Sud en général », analyse le chercheur.

« Je pense qu’il y a un réel danger quand on diabolise un grand groupe de personnes, en particulier quand on diabolise des communautés bien précises. »

Incidents violents

Alors que des messages sur les médias sociaux ciblaient spécifiquement les hommes sikhs portant le turban, un crime haineux a été signalé le 26 juillet à la police de Peterborough, en Ontario. Un homme a déposé une plainte selon laquelle on lui aurait craché dessus, en plus de lui avoir arraché son turban et de l’avoir piétiné.

D’autres incidents ont été rapportés récemment par l’Organisation mondiale des Sikhs du Canada (OMSC) dans un communiqué. À Scarborough, en Ontario, on aurait aussi arraché et volé le turban d’un homme sikh. À Sudbury, une personne en camion aurait menacé un troisième homme de lui rouler dessus parce qu’il portait un kirpan, un objet religieux sikh.

« Nous craignons que cet environnement toxique conduise à de nouvelles attaques contre les Sikhs. »

Danish Singh, OMSC

L’OMSC s’est dite « profondément troublée par les récentes attaques haineuses contre les Sikhs » et par « l’augmentation alarmante du harcèlement en ligne des Sikhs à travers le Canada » au cours des derniers mois.

« Les Sikhs sont une communauté très visible en raison de leurs objets religieux, qui en font des cibles faciles pour les attaques haineuses », a déclaré le président de l’OMSC, Danish Singh.

« Nous voyons des messages haineux en ligne ciblant les Sikhs, qui sont générés par des groupes d’ultra-droite au Canada, et qui sont aussi amplifiés et promus par des comptes de médias sociaux nationalistes indiens. »

« Nous craignons que cet environnement toxique conduise à de nouvelles attaques contre les Sikhs. Nous ferons part de nos préoccupations aux forces de l’ordre. Nous nous attendons à ce qu’elles arrêtent et poursuivent les auteurs de ces crimes dans les plus brefs délais », poursuit Danish Singh.

Une haine politique

Le Global Project Against Hate and Extremism (GPAHE), une organisation qui traque l’extrémisme de droite et la haine transnationale, a aussi recensé une forte augmentation de la haine et des insultes à l’endroit des personnes d’origine sud-asiatique à l’échelle mondiale depuis janvier 2023.

« La peur de pertes d’emplois, l’impression d’une “subversion” des personnes blanches, ainsi que la méfiance et la colère à l’égard des personnes d’origine sud-asiatique, accusées d’être responsables de ces problèmes, sont répandues sur toutes les plateformes », indique le rapport du GPAHE.

Les discours de haine, l’extrémisme et les insultes dirigés contre les personnes d’origine sud-asiatique ont doublé entre 2023 et 2024 sur des plateformes comme 4Chan, tandis que sur Truth Social, la plateforme de Donald Trump, ils ont augmenté de plus de 250 % durant la même période, souligne aussi le GPAHE.

Le rapport note que des groupes suprémacistes blancs canadiens bien en vue, dont Diagolon, qui est dirigé par l’influenceur d’extrême droite Jeremy Mackenzie, ont également intensifié leurs discours de haine et de racisme à l’égard des personnes d’origine sud-asiatique.

Selon le GPAHE, Jeremy Mackenzie a notamment diffusé un message appelant les pays occidentaux « à mettre l’Inde en quarantaine », faute de quoi les Indien·nes « coloniseront tous les pays développés ». Diagolon demande également « la déportation de tous les Indiens ».

« Ce qui semble avoir encouragé ce racisme, ce sont les efforts de l’extrême droite organisée et des pseudo-médias pour politiser la haine. »

Association de la presse sikhe

Un porte-parole de l’Association de la presse sikhe (APS) juge aussi que l’extrême droite canadienne « politise » la haine.

« Le Canada semble connaître un pic inquiétant de la force du sentiment anti-sikh. Des milliers de Canadien·nes vont quotidiennement sur les médias sociaux pour répandre la haine contre toutes les minorités du pays, et il semble y avoir un venin particulier contre les communautés sikhes, qui sont accusées d’infiltrer le gouvernement, de monopoliser l’industrie du camionnage et, en même temps, de dégrader la qualité de vie au pays », a déclaré l’APS à PressProgress.

« Ce qui semble avoir encouragé ce racisme, ce sont les efforts de l’extrême droite organisée et des pseudo-médias pour politiser la haine, en la mêlant aux débats sur l’immigration et la sécurité nationale. Ainsi, les Sikhs canadiens semblent être devenus le symbole de tout ce à quoi s’opposent les racistes du pays. »

L’inquiétant exemple européen

« L’expression “ils doivent rentrer chez eux”, qui prône l’expulsion massive des immigrant·es indien·nes du Canada, rappelle de manière inquiétante une tendance de plus en plus populaire en Europe, la “remigration”, soit le nettoyage ethnique des non-Européen·nes par le biais de déportations », indique encore le rapport du GPAHE.

La montée du sentiment anti-immigrant·es et du racisme a pris une tournure violente au Royaume-Uni. Des émeutiers se sont livrés à des actes de violence et à des attaques visant des immigrant·es et des demandeur·euses d’asile, après que des personnalités d’extrême droite aient diffusé de fausses informations sur l’origine d’un suspect dans le dossier d’un attentat perpétré dans le nord de l’Angleterre.

L’influenceur d’extrême droite Tommy Robinson – qui a récemment été arrêté au Canada pour une infraction migratoire lors d’une tournée organisée par Rebel News – a été l’une des premières personnalités à diffuser de la désinformation au sujet de l’attentat sur les médias sociaux.

Cette tendance alarmante reflète des tactiques utilisées au Canada, constate Peter Smith, du Réseau canadien anti-haine.

« Malheureusement, je pense que les récits anti-immigrant·es trouvent un écho auprès d’un nombre considérable de personnes en Amérique du Nord et en Europe de l’Ouest en ce moment. Quand on regarde les médias sociaux de Canadien·nes d’extrême droite, on voit qu’ils s’intéressent activement à ces questions, qu’ils consomment le contenu d’influenceurs et de groupes qui parlent de choses similaires et qu’ils partagent ce contenu », rapporte le chercheur.

Selon lui, de nombreuses figures d’extrême droite sont convaincues qu’elles sont « en train d’être remplacées » et répondent à cette menace de différentes manières, notamment avec un langage « militaire » qui pourrait conduire à une escalade.

« C’est à cela qu’on risque d’aboutir quand on parle en termes militaires d’une “guerre à venir”. La réponse à la guerre est l’agression. »

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