En France, les arroseurs seront-ils arrosés?

Ludvic Moquin-Beaudry Chroniqueur · Pivot
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En France, les arroseurs seront-ils arrosés?

La campagne législative montre le cul-de-sac dans lequel s’est enfermée une certaine élite, qui a voulu faire de l’extrême droite la principale force d’opposition à Emmanuel Macron.

Le président français, selon ses propres mots, pensait jeter « une grenade dégoupillée » dans les jambes de ses adversaires lorsqu’il a décidé de provoquer des élections législatives anticipées, le 9 juin dernier.

Car malgré sa première place aux élections européennes avec 31 % des voix, le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen et Jordan Bardella, parti d’extrême droite, demeure un repoussoir pour la majorité de l’électorat. De son côté, la gauche semblait avoir renoué avec l’éclatement et la division, présentant quatre listes distinctes lors de ce même scrutin européen.

Pour Macron, le pari était clair : avec une gauche divisée, seul son « bloc central » pouvait s’imposer comme rempart contre l’extrême droite. En fait, l’affrontement entre les « centristes » (qui sont en fait un bloc de droite) et le RN est le scénario privilégié par une partie substantielle de l’élite économique, depuis de nombreuses années déjà.

De leur point de vue, dans le meilleur des scénarios, les gens ont peur de l’extrême et se rallient au centre, même s’ils auraient préféré la gauche. C’est ce qui s’est passé lors des élections présidentielles de 2022 et lors des législatives qui ont suivi tout de suite après.

Sinon, plan B, l’extrême droite prend le pouvoir pendant un court moment, mais sans graves conséquences pour les gens de cette élite, outre le fait d’avoir des incompétents (ce serait là le principal défaut du RN) à la tête de l’État.

L’issue de cette élection demeure très difficile à prévoir, mais trois scénarios semblent possibles à l’heure actuelle : une majorité d’extrême droite (avec ou sans alliance avec la droite traditionnelle des Républicains), une majorité (relative) à gauche, ou bien une égalité virtuelle entre les trois grands blocs qui empêche une ligne claire de se démarquer et qui mène à un blocage politique – surtout dans le contexte qu’il sera impossible, en vertu de l’article 12 de la Constitution française, de convoquer de nouvelles élections avant un an.

Front commun à droite

Pour nombre de grands propriétaires d’entreprises et de groupes médiatiques, il sera toujours préférable d’avoir des fascistes au pouvoir que des gens de gauche. Peu importe la menace pour la démocratie et pour les libertés civiles des femmes, des minorités ethno-culturelles, des personnes LGBTQ+, ou même pour l’environnement. Peu importe les leçons de l’Histoire.

Car la gauche, avec sa volonté de rupture avec un système économique qui accroît les inégalités et la destruction de la planète, menace directement les intérêts de l’élite. Alors que l’extrême droite présente essentiellement un programme économique libéral (dérégulation, privatisations, etc.), en érodant l’État de droit et en attaquant les plus vulnérables – pas les plus riches.

On a vu cette dynamique à l’œuvre ces derniers temps avec de nombreuses déclarations de figures politiques, médiatiques et économiques en France. Alain Finkielkraut (chroniqueur) et François-Xavier Bellamy (figure du parti de droite Les Républicains), par exemple, ont indiqué clairement qu’ils voteraient pour l’extrême droite dans le cas d’un duel avec un candidat de la gauche, qui a réussi à s’unir sous la bannière du Nouveau Front populaire.

Le fameux « front républicain », qui appelait à voter pour toute candidature faisant face à l’extrême droite n’allait donc que dans un sens : quand il s’agissait de voter pour une candidature de droite.

Pour nombre de grands propriétaires d’entreprises et de groupes médiatiques, il sera toujours préférable d’avoir des fascistes au pouvoir que des gens de gauche.

Sont complices de cette tendance la majorité des macronistes, qui adoptent la posture du « ni-ni ». C’est-à-dire que ces gens refusent de dire pour qui voter dans le cas d’un duel entre une candidature de gauche et une d’extrême droite.

Entre, d’un côté, le camp qui veut expulser les étrangers, renvoyer les femmes au foyer et retirer des droits aux minorités sexuelles et de genre et, de l’autre, celui qui veut éliminer les inégalités (de toute sorte) et préserver l’avenir écologique, il n’y pas de différence morale significative à leurs yeux. Ou à tout le moins, c’est ce qu’ils disent publiquement.

Plus subtile – mais identique pour l’essentiel – est la posture de certain·es éditorialistes et « journalistes » qui, sur des plateaux de télévision, vont répéter des allégations invalidées par les faits.

Prenons par exemple Ruth Elkrief qui, face au coordonnateur du parti de gauche La France insoumise Manuel Bompard sur les ondes de LCI, a affirmé qu’une des candidates du parti avait tenu des propos homophobes et « communautaristes ». Il s’agit d’une fausse information qui avait pourtant déjà été démentie.

Et ce n’est là qu’un cas parmi d’autres : la gauche, qu’on croyait incapable de s’unir, fait face à un barrage médiatique sans précédent, car elle a montré qu’elle pouvait réellement surmonter ses blocages.

La saison des surprises

Ainsi, Emmanuel Macron a décidé de prendre tout le monde par surprise en convoquant un nouveau scrutin. Mais on a ici affaire à un cas exemplaire d’arroseur arrosé. Car l’un des piliers de sa stratégie – la supposée impossibilité pour la gauche de s’unir – s’est effondré moins de 24 heures après la dissolution de l’Assemblée nationale.

Oui, nous avons droit à un « moment de clarification », pour reprendre les mots du président lui-même. Mais pas le genre de clarification auquel celui-ci s’attendait – ni une bonne partie d’entre nous non plus, d’ailleurs. En fait, les surprises se sont accumulées depuis les dernières semaines.

À gauche, l’union a pris les gens par surprise… mais également la diversité de cette union, qui dépasse toutes les précédentes.

Non seulement les quatre principaux partis de gauche (France insoumise, Parti socialiste, Europe Écologie Les Verts, Parti communiste) s’y retrouvent, mais également des figures allant de l’ancien président socialiste François Hollande (symbole de la dérive à droite de son parti lors de son mandat) au leader du Nouveau Parti anticapitaliste Philippe Poutou. Plus encore : l’ancien ministre de la Santé de Macron, Aurélien Rousseau, va porter les couleurs du Nouveau Front populaire.

Et la bisbille ne s’est pas tant manifestée entre les partis que principalement à l’intérieur de La France insoumise, dont le comité électoral a empêché cinq député·es – dont des figures de longue date comme Danielle Simonnet, Alexis Corbière et Raquel Garrido – de se représenter en raison de divergences stratégiques avec la direction de Jean-Luc Mélenchon.

Un des piliers de la stratégie de Macron – la supposée impossibilité pour la gauche de s’unir – s’est effondré.

Mais au centre aussi, on a été surpris. D’une part, parce que Macron a cru bon communiquer son intention de dissoudre l’Assemblée nationale à l’animateur réactionnaire de CNews Pascal Praud avant même d’en faire part à son premier ministre, Gabriel Attal. Les député·es, pour leur part, ont reçu la nouvelle en même temps que la population, avec une bonne part de stupéfaction et d’inquiétude.

C’est ce sentiment, probablement, qui a mené plusieurs grandes figures de la « macronie », comme le ministre de l’Économie Bruno Le Maire ou l’ancien premier ministre Édouard Philippe, à tenir des propos très critiques envers le président et ses proches conseillers pour cette décision. Rien ne va plus dans le camp centriste, qui se dirige vers une défaite humiliante – qui aurait pourtant pu être évitée.

Également, au chapitre des alliances, le président du parti de droite Les Républicains, Éric Ciotti, a lui aussi pris tout le monde par surprise – son propre camp inclus – en annonçant une alliance avec le Rassemblement national, sans en avoir discuté avec quiconque. Cela a mené à une véritable saga, qui se conclura éventuellement devant les tribunaux.

L’histoire pourrait mener à l’implosion du parti de la droite traditionnelle, où il demeure malgré tout des gens qui ne voudront jamais s’associer au clan Le Pen. Pensons à l’ancien premier ministre Dominique de Villepin, qui, rare figure incarnant encore avec cohérence l’esprit du front républicain, a laissé entendre qu’il serait prêt à voter pour la gauche en cas de nécessité.

Enfin, l’extrême droite n’est pas en reste pour ce qui est de la bisbille. Car en décidant de s’allier aux Républicains, le Rassemblement national a refusé l’invitation d’Eric Zemmour et de son parti Reconquête (encore plus extrémiste), qui présentera ses propres candidatures.

Nouveaux déchirements, car celle qui menait la campagne des élections européennes pour Reconquête, Marion Maréchal (nièce de Marine Le Pen) a plutôt appelé à voter pour le parti de sa tante et s’est fait expulser de Reconquête, alors qu’elle venait tout juste d’être élue sous sa bannière au Parlement européen.

Festival des surprises et des arroseurs potentiellement arrosés, cette élection estivale agit en fait comme catalyseur de tendances qu’on voyait émerger depuis quelques années : convergence à gauche, complaisance médiatique et politique avec l’extrême droite, effritement du bloc central, rapprochement entre la droite traditionnelle et le Rassemblement national. Ces réalités s’érigent maintenant comme nouveaux fondamentaux de la politique en France.

Avec tous les risques que cela comporte.