De la beauté, du professionnalisme et de certains cancers chez les femmes noires

Tamara Thermitus Chroniqueuse · Pivot
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De la beauté, du professionnalisme et de certains cancers chez les femmes noires

Les normes du « professionnalisme » sont éminemment blanches et mettent sur les personnes racisées une pression qui peut s’avérer mortelle.

Lorsque j’ai appris le décès prématuré, le mois dernier, de la chanteuse Mélanie Renaud des suites d’un cancer des ovaires, une question s’est imposée à moi : a-t-elle été l’une des nombreuses victimes noires d’un cancer lié à l’utilisation de défrisant afin de pouvoir être perçu comme professionnelle?

Justement, le 13 juin dernier, le New York Times publiait une enquête intitulée « The Disturbing Truth about Hair Relaxers » (La vérité troublante à propos des défrisants à cheveux), dans laquelle le lien entre l’utilisation des défrisants et certains cancers chez les femmes noires est établi.

Les défrisants, dont la clientèle cible est les femmes noires, modifient et endommagent la structure protéique des cheveux crépus afin de les rendre lisses. Ils contiennent des produits chimiques cancérigènes. Les graves brûlures qu’ils provoquent facilitent l’absorption des produits cancérigènes par le cuir chevelu.

De nombreuses poursuites ont été déposées contre les compagnies, tant aux États-Unis qu’au Canada et au Québec.

Selon une poursuite déposée en Colombie-Britannique, il y aurait un lien direct entre leur utilisation et certains cancers, l’endométriose, les fibromes utérins, les fausses couches, l’apparition prématurée de la puberté, l’infertilité et le syndrome métabolique.

Le recours allègue que les compagnies qui produisent les défrisants, comme L’Oréal, ont omis d’enquêter sur les effets cancérigènes, d’avertir les client·es et les professionnel·les de la santé et d’émettre des rappels de produit.

Les femmes noires et le système de santé

Les études scientifiques ont souvent négligé la santé des femmes et a fortiori celle des femmes noires. Ce n’est qu’en 1995 qu’une équipe de chercheur·es des universités Harvard et de Boston a mené la première étude sur la santé des femmes noires.

De surcroit, un des facteurs aggravants pour les femmes noires atteintes de cancer à la suite de l’utilisation de ces produits est que lorsqu’elles font appel au système de santé, elles sont confrontées à un système criblé d’inégalités structurelles et dans lequel le racisme systémique est omniprésent.

La science et la médecine ont souvent négligé la santé des femmes noires.

Rien pour améliorer les choses.

Les femmes noires se heurtent à des obstacles importants lorsqu’elles font appel au système de santé. Lorsqu’elles dénoncent leurs symptômes, elles ne sont pas crues. Cela entraine une sous-évaluation de leur état de santé mettant ainsi leur vie en danger.

Cette situation est également vécue par les femmes autochtones : le cas de Joyce Echaquan en est une illustration.

Professionnalisme, défrisants et cheveux crépus

Les femmes noires sont la cible de préjugés fondés sur leurs cheveux crépus. Les femmes noires qui les exposent sont perçues comme ne faisant pas preuve de professionnalisme.

La notion de professionnalisme est historiquement liée à la masculinité et la blancheur.

Certaines études ont démontré que les femmes noires dont la texture des cheveux est similaire à celle des femmes blanches ont un avantage sur celles ayant les cheveux crépus.

Ainsi, l’utilisation de défrisant est, en quelque sorte, imposée aux femmes noires si elles veulent être perçues comme étant professionnelles dans les espaces blancs (white spaces).

Le problème du professionnalisme

La notion de professionnalisme est une construction sociale qui est historiquement liée à la masculinité et la blancheur. Elle privilégie certains membres de la majorité dominante au détriment des membres des groupes racisés.  

Ainsi, la norme du professionnalisme n’est pas neutre. Elle incorpore un ensemble de présomptions et de préjugés sur la façon dont une personne doit se comporter dans le milieu de travail. Le discours du professionnalisme permet donc de renforcer des archétypes non écrits dans le milieu du travail.

Le professionnalisme n’est pas étranger aux croyances liées à la subordination raciale, étant ainsi un obstacle à l’embauche et à la progression professionnelle des Noir.es. De surcroit, il justifie une surveillance accrue des personnes noires.

La norme du professionnalisme n’est pas neutre.

L’avocate et militante Leah Goodridge souligne un autre effet pervers du professionnalisme, soit le « seuil de préjugé ». Les organisations s’attendent à ce que les Noirs.es acceptent le racisme dont ils sont la cible dans le milieu de travail. Ainsi, ignorer les actes racistes est un signe de maturité professionnel.

Le discours du professionnalisme participe au racisme systémique en maintenant le statu quo en taisant les actes de racisme. Le silence devient alors un obstacle à la mise en place de politiques et de systèmes visant à s’attaquer au racisme. Les effets dévastateurs de ce silence créent une culture d’intimidation qui met à risque ceux et celles qui osent dénoncer les actes de racisme. Ces personnes sont alors considérées comme des éléments perturbateurs.

Bref, en privilégiant le professionnalisme à la justice sociale et raciale, on participe au maintien de structures toxiques.