La vie acharnée

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
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La vie acharnée

Des résistances trans jusqu’aux campements pro-palestiniens, est-ce vraiment l’espoir d’un avenir meilleur qui nous anime, ou bien la nécessité de survivre dans un monde hostile?

Ça fait quelques années maintenant que je travaille à organiser la communauté transféminine locale. Avec les camarades, nous sommes passées à travers une foule de projets, de tentatives et d’échecs, de succès aussi.

Si ce sont d’abord la nécessité et le désir de faire connaissance (making kin) qui me poussent à m’engager dans l’action collective, on m’a aussi souvent accusée de le faire par espoir. Récemment, une femme m’a même tenue responsable de celui qu’elle ressentait face à l’ouverture prochaine de la Coop de solidarité Agenda.

Pourtant, à mes yeux, si toute cette action collective est enthousiasmante, ce n’est pas parce qu’elle promet l’avènement d’une nouvelle Jérusalem, mais en elle-même. Ce n’est pas un futur souhaité qu’on invite dans le présent, mais le monde tel qu’il est qui devient inévitablement autre chose.

En combinant nos précarités, nos violences, nos injustices, nous révélons la face d’un monde qui nous méprise. Et au fil des ans où nous nous sommes essayé·es à l’habiter avec plus de candeur, il n’a que redoublé de violence. Cet endroit n’est pas pour nous.

Nous n’avons jamais eu d’autre choix que l’exil ou la révolution.

Et si le vingtième siècle aura été pour nous celui de l’invisibilité et de la clandestinité, les dernières années nous ont plutôt exposé·es comme jamais au jugement de la société majoritaire. Avec la poussée de l’extrême droite qui se confirme et l’intelligence artificielle qui annonce sa domination, je ne vois pas de motif à l’espoir.

L’espoir fait vivre

J’ai pleuré quand Obama a été élu. J’étais dans un bar à Rimouski, je pense que c’était pour un congrès de la défunte FEUQ.

Même à l’époque, je n’étais pas particulièrement encline à la politique électorale. Mais c’était justement ce qui distinguait le premier président noir des États-Unis. Une campagne menée par les jeunes et les minorités, par un ancien travailleur social de Chicago contre les élites économiques. Un terme répété en mots-clics et en majuscules, sous le portrait devenu iconique du futur numéro 44 : HOPE.

Si la religion c’est l’opium du peuple, l’espoir c’en est le fentanyl.

Il ne peut être que déçu par la banalité du réel, par l’inexorable mouvement des forces sociales et politiques, par l’impossibilité radicale de réaliser ce genre d’ambition collective. Parce que l’espoir provient d’un refus du monde tel qu’il est, il est forcément confronté à sa froide réalité à un moment ou un autre.

Le temps passe, avec ou sans lui.

Vivre, c’est vaincre

Je crois sincèrement que ce qui nous met en marche collectivement, plus qu’une vision commune ou des lendemains qui chantent, c’est simplement l’incompatibilité du monde techno-capitaliste avec la vie elle-même. Nous ne pouvons pas raisonnablement y échapper, pas plus que nous ne pouvons l’abattre à court terme, mais nous sommes condamné·es à y vivre.

Nous n’avons jamais eu d’autre choix que l’exil ou la révolution.

C’est de cette tension qu’émergent des lieux de « résistance », qui ne sont souvent que des lieux de vie. Que ce soit une coopérative transféministe ou un campement étudiant, ce qui distingue ces espaces des institutions politiques normatives, c’est simplement le refus de soumettre l’existence aux abstractions du patriarcat, du capitalisme, du sionisme.

Devant le génocide, certain·es vont chercher des justifications diplomatiques et politiques, d’autres refusent l’administration rationnelle des meurtres de masse. Se rassembler, opposer une résistance physique, exister dans l’espace public. Opposer la vie à l’abstraction d’un « conflit israélo-palestinien ».

C’est d’ailleurs cette incompatibilité entre la vie et le régime sioniste qui pousse ce dernier au massacre. La survie du peuple palestinien, même en exil, demeurera toujours une résistance de facto aux espoirs de domination d’Israël.

L’avenir advient toujours inexorablement. La question n’est pas d’avoir espoir, mais d’accepter de vivre. Et dans un système mortifère, vivre c’est lutter.