Depuis la fin du chemin Roxham l’année dernière, beaucoup de politique a été faite sur le dos des personnes migrantes. Mais peu d’encre a coulé pour s’intéresser au sort de celles qui se sont retrouvées coincées du jour au lendemain aux États-Unis. Arrivé quelques heures trop tard, Lackys* raconte son année d’attente aux portes du Canada.
L’ascenseur s’ouvre et les cris des enfants enterrent immédiatement la musique. Passant d’une chambre à l’autre en enjambant les femmes assises en petits groupes dans le couloir, ils redonnent de la vie au Motel 6 de Portland dans le Maine, visiblement laissé à l’abandon.
Dans ce long corridor au tapis défraîchi, chaque porte cache l’histoire d’une nouvelle famille migrante entassée ici par les autorités américaines. La porte de Lackys, un père de famille angolais, mène dans une petite chambre humide, où il n’y a qu’un seul lit pour lui et sa fille de neuf ans. Elle nous conduit aussi au changement des règles entourant le chemin Roxham, à plusieurs centaines de kilomètres de là.
« Ça fait mal. Ça fait aussi pitié », partage Lackys en parlant du Motel 6 et de son parcours jusque là. « Je ne savais pas que j’allais rester ici. Mon ambition lorsque j’ai quitté mon pays, c’était d’aller au Canada », explique l’homme, début trentaine.
Lackys est une de ces personnes migrantes arrivées trop tard à la suite de l’entrée en vigueur, le 25 mars 2023 à minuit une, de l’Entente renouvelée sur les tiers pays sûrs entre le Canada et les États-Unis, qui a mené à la fin du chemin Roxham.
Parti·es de l’Angola pour le Brésil, Lackys et sa fille ont sillonné pendant des mois les routes des Amériques, tantôt en transport, tantôt à pied, comme lors de la dangereuse traversée de la jungle du Darién entre la Colombie et le Panama.

Ce n’est que le 25 mars 2023 en après-midi, soit quelques heures trop tard, que le duo atteint finalement Plattsburgh, dernier arrêt avant le chemin Roxham. En débarquant de l’autobus depuis New York devant une foule de journalistes, Lackys apprend qu’il ne pourra atteindre son rêve canadien.
« J’étais un peu choqué. Je ne savais pas que la frontière du Canada pouvait fermer », raconte Lackys.
« Moi, je voulais aller au Canada parce que c’était mieux pour moi comme je parle français », ajoute l’homme ayant appris la langue de Molière à l’université dans son pays.
L’Entente sur les tiers pays sûrs : qu’est-ce que c’est?
Cette entente entre le Canada et les États-Unis, entrée en vigueur en 2004, établit que, sauf exception, il n’est pas possible de demander l’asile ici pour les personnes arrivant des États-Unis, puisque ce pays est jugé « sûr » – ce que remettent en question bien des organisations humanitaires.
En mars 2023, l’entente a été élargie pour s’appliquer quel que soit le lieu où les personnes franchissent la frontière. Cela a mené, du jour au lendemain, à la fin du passage irrégulier du chemin Roxham, par lequel passaient bien des gens souhaitant utiliser leur droit d’asile en sol canadien.
De Plattsburgh à Portland
Après avoir longuement hésité à tenter sa chance malgré tout, Lackys décide finalement de reprendre l’autobus avec sa fille. Son plan B? Une petite ville avec une forte communauté angolaise : Portland, Maine.
Pendant près de cinq mois, il attendra de voir ce qui se passe à la frontière canadienne en quémandant dans la rue et en dormant sur un lit de camp dans le Portland Expo Centre, ouvert aux personnes migrantes.
« Il y a un an, les gens qui arrivaient du chemin Roxham se retrouvaient dans une situation assez difficile », affirme Ruben Torres, responsable des communications et des politiques au Maine Immigrants’ Rights Coalition. « Par contre, maintenant, la situation a changé de façon à ce que le [marché locatif] s’est resserré, et trouver une place en refuge est devenu très difficile. »
Lackys est donc en quelque sorte chanceux d’avoir finalement eu accès au Motel 6, dans lequel il vit aujourd’hui, même si le plancher gondolant dans sa chambre pourrait facilement faire penser le contraire.
Mais pour accéder à cette chambre et pour nourrir gratuitement sa fille tout en l’envoyant à l’école, Lackys a été obligé d’abdiquer une partie de son rêve à l’automne. Il a déposé une demande d’asile aux États-Unis.
« Je suis un père de famille, mais c’est comme si j’étais un enfant [ici]. »
Lackys
Sa situation reste par contre précaire. Rien ne dit qu’il obtiendra le statut de réfugié et, même s’il a maintenant le droit de travailler, il ne parvient pas à trouver un emploi comme il ne parle pas anglais. Une situation dénigrante à ses yeux, qui le force à rester dans sa chambre d’hôtel.
« Je suis un père de famille, mais c’est comme si j’étais un enfant [ici]. Tu dors, tu te réveilles, mais tu ne travailles pas. C’est dur », dit Lackys, visiblement ému.
« Qu’est-ce que tu veux que je fasse? Je suis obligé de rester comme ça. Ce n’est pas moi qui décide, c’est le gouvernement. S’il ouvre la frontière, ce sera mieux pour moi. La personne qui travaille est mieux que la personne qui dépend de quelqu’un », ajoute-t-il.
Comme le mentionne Ruben Torres, l’Entente sur les tiers pays sûrs a vraiment limité les occasions pour une meilleure vie des déplacé·es forcé·es. « On parle [de personnes] qui ont l’espoir et le rêve d’améliorer leur vie et [les gouvernements] leur rendent la tâche particulièrement plus difficile », analyse-t-il.
« Ça pourrait être vous. Ça pourrait être moi. On est heureux que ce ne soit pas nous, mais on est juste chanceux que ce ne soit pas le cas. »
Un an plus tard, « rien n’a changé »
Pendant ce temps, dans les environs du chemin Roxham, les va-et-vient à la frontière persistent encore. Il suffit d’ailleurs de passer un peu de temps à l’arrêt d’autobus de Plattsburgh pour croiser les prochain·es demandeur·euses d’asile au Canada, fraîchement débarqué·es, ou ceux et celles qui reviennent bredouilles de la frontière.
Si les chauffeurs de taxi disent ne plus aller au chemin Roxham, ils acceptent encore volontiers d’amener les personnes migrantes vers le poste frontalier de Saint-Bernard-de-Lacolle, pour la modique somme de 90 $ US.
Au passage de Pivot, dans la nuit du 17 au 18 février, un jeune Colombien a profité de ce service pour atteindre la frontière et demander l’asile au Canada. Comme il a pu démontrer qu’il a une sœur résidant à Québec, il lui a été permis d’entrer, en raison des exemptions à l’Entente sur les tiers pays sûrs.
En janvier 2024, ils ont été 835 comme lui à faire une demande d’asile dans un point d’entrée terrestre du Québec, selon les données du gouvernement canadien.

Mais les chauffeurs de taxi amènent encore aussi des gens vers des passages irréguliers. Il ne s’agit simplement plus du chemin Roxham, mais d’autres points d’accès dans la région. En témoigne le point d’interception inscrit dans les documents de deux exilés mexicains, que Pivot a pu examiner à leur retour à Plattsburgh. Un jeune homme en provenance d’Haïti était dans une situation similaire.
« Dans une certaine mesure, on parvient à court terme à ralentir les flux. Mais pas sur le long terme, quand il s’agit de migration forcée, parce que les gens fuient des situations qu’ils considèrent comme impossibles », présente Adèle Garnier, professeure au département de géographie de l’Université Laval et spécialiste des questions migratoires.
« Donc, même quand on essaie de leur rendre la vie plus difficile pour traverser, ils vont trouver des voies d’accès. Mais ça va être plus risqué pour eux », ajoute-t-elle.
Bien que nous n’ayons pas les chiffres précis dans le cas du chemin Roxham, les données du gouvernement canadien montrent que la GRC a intercepté, entre des points d’entrée terrestres réguliers du Québec, 13 479 personnes de janvier à mars 2023. Après la fin du chemin Roxham, seulement 483 personnes ont été interceptées dans le reste de l’année et 79 autres en janvier 2024.
Par contre, on a pu constater une augmentation des demandes d’asile par les points d’entrée aériens du Québec, principalement à l’Aéroport international Montréal-Trudeau.
Entre 2022 et 2023, il y a même eu une augmentation notée de plus de 7 500 demandes d’asile au pays (+12 %), tous points d’entrée confondus, malgré une baisse de près de 5 300 demandes par un point d’entrée du Québec (-11 %).
L’Entente sur les tiers pays sûrs ne s’applique pas aux personnes qui arrivent par avion : ils peuvent toujours déposer une demande d’asile, même en provenance des États-Unis. Mais encore faut-il avoir le visa nécessaire avant l’embarquement.
« Il faut laisser [entrer] les gens qui veulent travailler, qui veulent contribuer », lance Lackys.
« Le gouvernement va [en] bénéficier. Il y a des taxes, [des impôts], et au moins je vais pouvoir payer [un logement]. Je vais me sacrifier pour faire bénéficier le gouvernement. »
« Il faut ouvrir le cœur pour aider les travailleurs », ajoute-t-il dans un ultime cri du cœur, alors qu’il espère toujours pouvoir réaliser son rêve de venir travailler en français au Canada.
* Nom fictif. Pivot a accepté de préserver l’anonymat de cet intervenant pour ne pas nuire à ses démarches d’immigration.