La Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) continue d’investir dans des entreprises liées aux énergies fossiles, constate une nouvelle analyse. Les émissions absolues de gaz à effet de serre liées à ses investissements seraient aussi en augmentation, selon les projections de l’étude.

Dans une nouvelle étude évaluant l’efficacité des stratégies de décarbonation de la CDPQ, l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) évalue que les efforts de la Caisse pour la transition énergétique sont insuffisants.

Dans sa stratégie climatique adoptée en 2017 et renouvelée en 2021, la CDPQ s’est engagée à retirer ses investissements de la production pétrolière. « À la suite de plusieurs années de désinvestissement, la valeur des placements dans l’extraction de produits pétroliers et de gaz naturel [est] négligeable », rapporte l’étude de l’IRIS.

La Caisse s’est aussi donné l’objectif d’un portefeuille carboneutre d’ici 2050. Elle a également créé une enveloppe de transition de 10 milliards $ à investir pour favoriser la transition énergétique des industries plus polluantes, rappelle Kate Monfette, directrice des relations médias de la CDPQ, dans une réponse écrite à Pivot.

Or, la stratégie de décarbonation de la CDPQ reste limitée à l’extraction et au raffinage des énergies fossiles. Elle continue tout de même à investir approximativement 9,2 milliards $ dans des entreprises d’autres secteurs connexes, comme « le transport et la distribution d’énergies fossiles, la production d’électricité de source fossile et les services auxiliaires (forage, études sismiques, etc.) » aux entreprises extractives, explique l’IRIS.

Par exemple, en 2022, la Caisse avait des placements évalués à 541,1 millions $ dans la société Enbridge, qui effectue le transport et la distribution de gaz naturel. Elle investissait aussi à une hauteur évaluée à 354,4 millions $ dans l’entreprise TransCanada et ses filiales, qui effectuent le transport d’énergies fossiles. La CDPQ investissait aussi des placements évalués à plus de 1,5 milliard $ dans Énergir, qui effectue la distribution de gaz naturel.

Les investissements de la CDPQ dans des activités connexes aux énergies fossiles demeurent une partie relativement petite de l’ensemble de ses placements, note le rapport.

Toutefois, « la Caisse a encore une participation dans des entreprises dont les activités sont névralgiques aux énergies fossiles, ce qui montre qu’elle doit en faire plus en matière de décarbonation de son portefeuille », affirme Colin Pratte, chercheur à l’IRIS, en entrevue avec Pivot.

Réconcilier croissance et carboneutralité?

Par ailleurs, évalue l’étude, même si la CDPQ atteint ses objectifs de réduire « l’intensité carbone » de son portefeuille, c’est-à-dire la quantité de gaz à effet de serre (GES) émis en moyenne par dollar investi, le total des GES liés à son portefeuille devrait continuer d’augmenter.

L’étude de l’IRIS a évalué la trajectoire des émissions de GES qu’émet le portefeuille de la Caisse. Une diminution a été remarquée de 2017 à 2022, depuis que la stratégie de décarbonation de la CDPQ a été instaurée.

Cependant, selon les projections de l’IRIS, les émissions totales de GES liées aux investissements de la CDPQ sont tout de même appelées à connaître une croissance de 80 % d’ici 2030.

En effet, dans la mesure où la taille du portefeuille augmentera, ses émissions de GES absolues augmenteront aussi. Cela, même si les objectifs de décarbonation de la Caisse sont atteints, car ils sont relatifs : ce n’est pas parce que les GES par million $ investi diminuent que la quantité absolue des GES diminue.

« Le but d’un fonds financier est d’augmenter et d’augmenter son rendement. Si l’intensité carbone diminue, peut-être que cette diminution sera annulée parce qu’il y aura plus de dollars investis dans le fonds », résume Colin Pratte. « Ce n’est pas possible de diminuer les émissions de GES tout en générant plus de rendements financiers. »

La Caisse a calculé en 2017 que son portefeuille émettait 79 tonnes de GES par million $ investi. Elle vise une diminution de 60 % d’émission de GES relatifs aux dollars investis, passant de 79 à 32 tonnes de GES par million $ d’ici 2030.

Désinvestir est un bon choix financier

Le rapport salue tout de même le fait que de la CDPQ n’ait pratiquement plus de placements dans les entreprises qui produisent ou raffinent du pétrole et du gaz naturel, et ce, depuis 2022. L’IRIS évalue qu’il s’agit d’un bon choix au plan strictement financier, évitant des pertes à ses épargnant·es.

En effet, les placements en actions de la CDPQ ont sous-performé entre 2011 et 2021 en raison des investissements dans le secteur des énergies fossiles, occasionnant des pertes de l’ordre de dix à 20 milliards $, peut-on lire dans le rapport.

Plusieurs facteurs expliquent cela, comme le prix relativement bas du baril de pétrole. Cette industrie n’ira pas en s’améliorant, estime l’IRIS. Moins de 1 % des capitaux des grandes sociétés pétrolières sont investis dans des secteurs cohérents avec la transition énergétique, explique le rapport, mais des investissements majeurs sont pourtant nécessaires pour effectuer une transition énergétique qui, sur le long terme, dirige vers une économie décarbonée.

En comparaison, l’étude estime par exemple qu’un portefeuille sans hydrocarbures aurait pu performer mieux, de près d’un demi-point de pourcentage, ce qui pourrait générer un rendement supplémentaire de 22,7 milliards $ sur une période de dix ans.

« La CDPQ a pris la bonne décision et limité [les bénéfices réduits occasionnés par ses investissements dans les énergies fossiles] en se retirant de ce secteur au cours des dernières années », peut-on lire dans le rapport.

La CDPQ confiante de sa stratégie de décarbonation

Interrogée par Pivot, la CDPQ affirme qu’il importe d’aider les secteurs qui sont plus émetteurs de GES pour les aider à entrer dans la transition énergétique. « Il faut avoir à la fois des actifs verts et des actifs en transition pour avoir un impact sur la décarbonation de l’économie réelle », explique Kate Monfette.

Admettant que ces actifs soient actuellement une source d’émissions carbone dans son portefeuille, elle affirme toutefois que ces émissions iront en décroissant sur le moyen et le long termes, car elles suivront un plan de décarbonation encadré scientifiquement et soutenu financièrement par la Caisse.

« Notre approche est sérieuse, ambitieuse et pragmatique. Nous sommes confiants qu’elle est la meilleure d’un point de vue d’investisseur de long terme et dans l’intérêt de nos déposants, avec qui nous communiquons étroitement sur ces enjeux », affirme Kate Monfette.

Elle rappelle qu’environ 80 % des actifs en portefeuille de la CDPQ sont sobres en carbone ou à faible intensité carbone.

Colin Pratte note qu’atteindre une carboneutralité exige ultimement une réglementation de la part des gouvernements et des politiques publiques encadrant la décarbonation pour permettre une réduction totale des GES émis par les entreprises. « Le rôle et les responsabilités de la Caisse sont limités à cet effet », précise-t-il.

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