Le pouvoir à n’importe quel prix : Killers of the Flower Moon

Tamara Thermitus Chroniqueuse · Pivot
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Le pouvoir à n’importe quel prix : Killers of the Flower Moon

Martin Scorsese raconte comment le pouvoir blanc recourt à la violence raciale pour conserver son monopole sur la richesse.

Le film Killers of the Flower Moon (La note américaine) de Martin Scorsese, sorti en salles il y a quelques semaines, vient d’être nommé aux Golden Globes dans huit catégories, dont celles du meilleur film et du meilleur scénario.

Alors qu’aux États-Unis, des élu·es républicain·es veulent effacer l’histoire des Noir·es et des Autochtones pour maintenir le mythe d’une certaine Amérique, Martin Scorsese nous présente un récit effacé par l’histoire, illustrant comment les puissants « ont “fabriqué” ou ont tu de vastes pans de l’histoire », comme le disait Raoul Peck.

Les Osages, Autochtones qui s’étaient vu exproprier de leurs terres, se sont vu confinés à une terre aride de l’Oklahoma. Coup de théâtre, ce territoire est la plus grande réserve américaine d’or noir. Du jour au lendemain, ils deviennent millionnaires, ayant des domestiques blancs.

Scorsese raconte comment, au tournant des années 1920, certains notables blancs d’Oklahoma ont mis en œuvre un plan machiavélique afin de prendre ce qui, selon leur lecture du monde, leur appartient de plein droit : les profits de l’or noir. La richesse reste un privilège blanc.

Ernest Burkhart, neveu du baron de l’immobilier William K. Hale, connu sous le nom de King, revient de la Première Guerre mondiale. Il a un handicap qui l’empêche d’accomplir de lourdes tâches. Il se présente chez King afin d’obtenir du travail. King l’interroge sur ses préférences sexuelles. L’objectif : le marier avec une Osage.

King, présumé ami des Osages, a déjà ciblé une de leurs riches familles, veillant à ce que les filles de la matriarche mourante marient des hommes blancs. Ernest a un faible pour Molly, une de ces filles, qu’il épousera, au grand plaisir de King. Ce mariage fait partie du plan : assassiner les riches Osages.

Pourtant, l’amour et la famille devraient céder le pas devant le pouvoir et le racisme qui y est intimement lié. Que nenni! Le film expose le racisme qui est non seulement intériorisé, mais aussi institutionnalisé.

Longtemps impensables, les mariages interraciaux deviennent acceptables, voire privilégiés. On ne peut que penser à la théorie de la « convergence des intérêts » : les droits des Osages, comme ceux des Noir·es, ne progressent que lorsqu’ils convergent avec les intérêts des Blancs.

Les femmes osages sont assassinées afin que des hommes blancs héritent de leurs richesses pétrolifères. Ainsi, des Osages ont été tuées et une maison a explosé, comme on le faisait dans les quartiers noirs.

Les notables – médecins, notaires, avocats – et les forces de l’ordre deviennent complices de ces assassinats, soit par leurs actions, soit par leurs silences. L’omerta des citoyen·nes n’est pas sans rappeler le fonctionnement de la mafia, sujet souvent analysé par Scorsese. Les liens familiaux et la cohésion des Blancs de même que leurs intérêts ont priorité sur la vie des Osages, les autres, « the others ».

Un air connu

À la même époque, en mai 1921, et Scorsese le mentionne, la communauté noire ne sera pas épargnée. La ville de Tulsa, en Oklahoma, sera le théâtre d’un massacre : le « Wall Street noir » sera détruit par une foule blanche, acte de terrorisme racial le plus horrible depuis l’esclavage. Trois cents personnes ont été assassinées, mille deux cents maisons incendiées, sans compter la perte de soixante entreprises, des dizaines d’églises, d’une école, d’un hôpital ainsi que d’une bibliothèque.

Pourquoi? Selon la même logique qui a justifié les meurtres des Osages, la richesse ne peut être détenue que par des Blancs. « Il y a une dissonance entre ce que ces gens pensent que cela devrait être, sur la base de la suprématie blanche, et ce qui est réellement. Et l’un des moyens d’harmoniser cette dissonance est de faire tomber les Noirs par la violence », écrit Hannibal Johnson, dans Black Wall Street : de l’émeute à la renaissance.

Cette prédation à l’égard des terres s’est produite au Canada : pensons au confinement des Autochtones aux réserves, à la destruction d’Africville et au Québec, au déplacement des Noir·es de la Petite-Bourgogne dans les années 1950 et 1960.

Parodie de justice

À la suite d’une intervention d’une délégation autochtone à Washington, les forces de l’ordre fédérales firent enquête sur l’épidémie de meurtres d’Osages.

Ainsi, seul un regard externe, celui du FBI, permettra d’y mettre fin et une parodie de justice sera rendue. King, maitre d’œuvre d’un plan d’extermination, est gracié, ce qui laisse sans voix quand on a été témoin des meurtres dont il est l’instigateur. Ernest Burkhart est libéré sur parole onze ans après sa condamnation et ultimement, il est entièrement gracié par le gouverneur de l’Oklahoma.

Certes, la lecture de l’histoire mise de l’avant dans le film de Scorsese est celle d’un homme blanc. Certes, les Osages auraient pu avoir une plus grande contribution à la façon dont le récit est rapporté. Mais reste qu’on ne peut que constater que Scorsese a excavé une partie de l’histoire longtemps ignorée.

Molly, la femme osage qu’avait épousée Ernest Burkhart, est morte à 50 ans après s’être remariée. Son avis de décès ne mentionnera pas les meurtres des membres de sa famille. C’est ainsi que l’histoire et les institutions protègent les privilégiés, les Blancs.