Oona Barrett Vidéojournaliste · Pivot
Léa Beaulieu-Kratchanov Journaliste d’enquête · Pivot
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La ministre de la Famille du Québec, Suzanne Roy, a annoncé mardi la composition du comité de « sages » chargé d’éclairer le gouvernement sur la notion d’identité de genre. Deux des trois membres sélectionné·es, dont la présidente du comité, Diane Lavallée, ainsi que le juriste Patrick Taillon ont par le passé exprimé des opinions qui inquiètent des organismes de défense des droits de minorités de genre.

Deux des trois « sages » qui éclaireront le gouvernement provincial sur la notion d’identité de genre ont entretenu des liens et tenu des propos qui inquiètent des groupes de défense des minorités de genre. 

Des organismes de défense des droits des minorités de genre, dont un membre du Conseil québécois LGBT qui sera appelé à collaborer avec le comité des « sages », s’inquiètent de l’affiliation de Diane Lavallée avec le groupe féministe PDF Québec, connu pour ses positions défavorables aux personnes trans, et des prises de position publiques de Patrick Taillon sur l’encadrement des élèves trans et non-binaires à l’école. 

Depuis son dévoilement mardi, le comité est critiqué pour le manque de représentativité et d’expertise des membres sélectionné·es par la ministre de la Famille, Suzanne Roy, parmi lesquel·les ne figure aucune personne trans ou non-binaire.

Il est composé de trois personnes cisgenres: l’ancien directeur général adjoint au Collège des médecins du Québec, Jean-Bernard Trudeau, l’ancienne candidate du Parti québécois et ex-présidente du Conseil du statut de la femme, Diane Lavallée et du professeur en droit constitutionnel, Patrick Taillon. 

Lien avec PDF Québec

Celle qui présidera le comité, Diane Lavallée, entretenait un lien d’amitié avec Diane Guilbault, la défunte présidente de Pour les droits des femmes du Québec (PDF Québec), à qui elle a rendu hommage dans une vidéo publiée en 2020 disponible sur le site de l’organisation. 

Elle y salue l’implication de celle qui est « le portrait type parfait de la militante féministe engagée de tout temps » et ses réticences face aux « dangers » de l’intersectionnalité, contre laquelle elle a pu « allumer les lumières rouges ».

En effet, l’ancienne présidente de PDF Québec s’opposait à la présidence de la féministe trans Gabrielle Bouchard à la Fédération des femmes du Québec, en raison de son identité de genre. Dans une lettre d’opinion parue en 2017, Diane Guilbault avait soutenu que « les pressions des lobbys trans » feraient « oublier que les femmes sont une catégorie spécifique, avec des besoins spécifiques » et nuiraient au droit à l’égalité des femmes.

« PDF Québec a régulièrement publié des lettres ouvertes ou pris la parole pour retirer aux personnes trans leur humanité, ce qui empire la détresse psychologique chez les personnes trans et non-binaires », souligne aussi Alexandre Rainville, de la direction générale de l’organisme Jeunes identités créatives, membre du Conseil québécois LGBT. 

PDF Québec est d’autant plus controversée pour ses prises de position ouvertement transphobes, l’organisation de défense des droits des femmes est accusée de partager de la désinformation, encourageant notamment les personnes trans à « détransitionner ». 

La présidente actuelle et la coordinatrice de l’organisation ont aussi exprimé à plusieurs reprises dans l’émission de Richard Martineau sur Qub Radio leur désaccord sur l’instauration de toilettes mixtes dans les écoles, l’utilisation du pronom iel ou encore la participation de femmes trans athlètes dans la catégorie femme. 

« PDF Québec engendre beaucoup de violence envers les personnes trans et non-binaires, c’est un groupe qui est dangereux, leur comportement attise la haine, donc qu’une personne y soit liée de près ou de loin, c’est vraiment inquiétant », ajoute Alexandre Rainville préoccupé·e de la relation entre Diane Lavallée et PDF Québec.

Sur leurs réseaux sociaux, l’organisation a également mené plusieurs attaques accusatoires contre des militant·es transgenres en tentant de les dépeindre comme étant violent·es ou dangereux·euses. L’une d’elles ciblait la jeune activiste trans, Celeste Trianon.

En apprenant le lien de Diane Lavallée avec PDF Québec, « je me suis sentie trahie par notre gouvernement », s’indigne-t-elle en entrevue avec Pivot. « Les intérêts de groupes comme PDF Québec sont priorisés tout simplement parce que leurs positions s’alignent plus avec l’agenda ou les idées de la CAQ. »

Guillaume Bouchard Labonté membre de JusticeTrans, un organisme qui milite pour le droit des personnes bispirituelles, trans et non-binaires, a aussi été bouleversé·e par ce lien, « on n’est pas en train d’accuser Diane Lavallée d’être transphobe, on n’a pas assez de preuve, mais on est inquiet·es de la voir sur le site de PDF Québec », reconnaît-iel.

« On veut être rassurés par madame Lavallée, savoir qu’elle a rompu cette connexion avec PDF Québec, pour l’instant elle s’affiche avec un groupe aux idées très problématiques pour les personnes trans », ajoute Guillaume Bouchard Labonté.

Couleurs affichées

Un autre membre du comité, le professeur Patrick Taillon s’était exprimé sur la question de l’identité de genre en automne dernier lors de plusieurs passages aux antennes de Radio-Canada et de Qub Radio, où il est par ailleurs « chroniqueur institutionnel ».

Il y a maintes fois soutenu le droit des parents à consentir et à être informé·es par le personnel scolaire de la volonté de leur enfant de transitionner ou de modifier ses pronoms et son identité de genre, sauf si la sécurité de l’enfant est menacée.

« Si l’école [informe les parents], et que les parents réagissent mal, c’est comme si l’école était responsable des préjugés de la famille. Mais non! L’école respecte le choix, elle veut accompagner l’élève, mais elle doit aussi traiter avec les parents », avait-il avancé à l’émission d’Antoine Robitaille à Qub Radio le 5 septembre dernier. 

Il avait également affirmé que les écoles devraient exiger le consentement des parents jusqu’à un certain âge. « Personnellement, je comprends l’argument de l’insécurité, mais l’État ne peut pas être responsable des familles qui ont des préjugés », a-t-il déclaré. « Tôt ou tard la famille va apprendre que l’enfant a décidé de vivre cette transition-là, vaut mieux que l’école soit là en support. »

« Ça n’a aucun fondement en droit, c’est vraiment une opinion personnelle », dénonce Celeste Trianon qui est également étudiante en droit à l’Université McGill. « Le consensus juridique au niveau canadien, c’est que l’intérêt de l’enfant doit primer en toutes circonstances. » 

« Ça va un peu à l’encontre de nos recherches, de nos pratiques et de nos savoirs », souligne Alexandre Rainville dont l’organisme a le mandat d’accompagner les jeunes qui souhaitent transitionner, « ça transfère la responsabilité sur le dos de l’école qui n’a pas accès à beaucoup de formation. » 

Iel s’inquiète aussi du manque d’expertise de Patrick Taillon sur l’identité de genre et souligne que les propos du professeur sont loin de correspondre aux travaux menés par la Chaire de recherche du Canada sur les enfants transgenres et leur famille, auxquels ont participé Jeunes identités créatives. 

« Ça va un peu à l’encontre de nos recherches, de nos pratiques et de nos savoirs. »

Alexandre Rainville

« On a développé des manières trans-affirmatives de travailler en accueillant les questionnements des enfants », explique Alexandre Rainville.

Iel ajoute qu’il est primordial que les personnes auxquelles se confie un enfant qui se questionne sur son identité de genre l’accueillent et l’accompagnent en respectant sa volonté.

Pendant l’entrevue à Qub Radio, Patrick Taillon utilise le mot « dystrophie », plutôt que dysphorie de genre, ce qui attise d’autant plus les doutes d’Alexandre Rainville et de Guillaume Bouchard Labonté quant aux capacités du juriste à rendre des recommandations informées sur l’enjeu. 

Comité biaisé?

Après que la CAQ ait annoncé la venue d’un Comité de « sages » en septembre dernier, Patrick Taillon avait lui-même remis en question la neutralité d’une telle initiative, bien avant d’y être impliqué. 

Toujours au micro de Qub Radio, il décrit le Comité comme « un piège dans lequel le gouvernement s’est lui-même plongé ». 

« Si le gouvernement veut trop paqueter son monde sur le Comité, on va lui reprocher, s’il est trop passif, il va se retrouver avec un Comité qui sera davantage celui proposé par les fonctionnaires », avec lequel il pourrait être en désaccord, soulignait Patrick Taillon.

Par ailleurs, il affirmait qu’il est inévitable que le Comité ait des biais par rapport à la question dont il aura à débattre. « Ça a l’air neutre d’avoir un comité d’experts, mais à la base, au-delà de la compétence qui sera réunie là, il y aura des enjeux évidemment de sensibilité idéologique à ces questions, c’est inévitable. » 

« On voit bien que la neutralité n’était pas le souci dans la constitution de ce comité-là, sinon ces personnes n’auraient pas été choisies », dénonce Alexandre Rainville. D’exclure les personnes trans et non-binaires, « c’est en soi une violence de la part du gouvernement, c’est une manière de dire qu’on ne peut pas considérer les personnes trans aussi neutres et sages que les personnes cis. »

Iel souligne aussi les opinions politiques peu diversifiées sur la question de l’identité de genre des membres du comité.

« Diane Lavallée est une ancienne péquiste, et Patrick Taillon est membre d’un cercle qu’on peut qualifier de conservateur et nationaliste défendant par exemple la loi 21 », affirme Guillaume Bouchard Labonté. « Comment ça se fait que les personnes nommées soient d’un profil politique si similaire? »

Diane Lavallée a également fait des dons de 100 $ chacun au Parti québécois et à la Coalition avenir Québec en 2023.

Celeste Trianon dénonce le manque de transparence dans le choix des trois membres choisis. « Ça aurait pu être légitime si les expertises au sein de la communauté avaient été incluses », déplore-t-elle.

« On veut que le comité soit plus nombreux, que les membres soient moins controversés et que les personnes trans soient représentées. »

Guillaume Bouchard Labonté

« On se retrouve avec des gens qui, jusqu’à mardi dernier, n’étaient pas connus de notre communauté, qui ont maintenant le sort de la communauté au complet entre leurs mains. »

« L’échec est programmé d’avance à cause de la manière dont le comité a été conçu », pense Alexandre Rainville dont l’organisme fait partie du Conseil québécois LGBTQ qui devra collaborer avec le Comité des « sages », mais dont les pouvoirs restent flous.

« La composition du Comité est aberrante, mais ne pas y aller et ne pas s’exprimer, ça mettrait des personnes marginalisées à risque et dans notre cas en plus, des enfants à risque », affirme-t-iel.

« On veut que le comité soit plus nombreux, que les membres soient moins controversés et que les personnes trans soient représentées », ajoute Guillaume Bouchard Labonté.

Suzanne Roy, la ministre de la Famille, n’a pas répondu à nos demandes d’entrevues.

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