Mélina Nantel Journaliste indépendante
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Depuis les dernières semaines, des regroupements de sages-femmes lancent un message clair au ministre de la Santé : non à la tutelle médicale de leur profession. C’est que les modifications prévues par le projet de loi 15 menacent sérieusement leur autonomie professionnelle, prévoyant une subordination médicale qu’elles jugent irréconciliable avec le fondement même de la pratique.

Le projet de loi 15 proposé par le ministre de la Santé Christian Dubé entend entre autres placer les sages-femmes sous la supervision d’un directeur médical et soumettre leur travail à l’évaluation d’un conseil professionnel, majoritairement composé de médecins.

En espérant « rendre le système de santé plus efficace », le ministre de la Santé mise sur une meilleure collaboration entre les différent·es professionnel·les du réseau de la santé. Mais les changements qu’apporteraient certains articles de la loi sont plutôt perçus par les principales intéressées comme une approche patriarcale de la part du ministre et de son sous-ministre adjoint.

« Ces derniers prétendent généreusement soutenir les sages-femmes, convaincus de savoir ce qui est le mieux pour elles, comme de bons pères de famille, tout en omettant sciemment de rappeler qu’ils démantèlent les fondements de ce qui permet aux sages-femmes d’être ce qu’elles sont », peut-on lire dans une lettre ouverte publiée en réponse au projet de loi.

Menaces pour la pratique sage-femme

Le projet de loi 15, dans sa mouture actuelle, entend soumettre le travail des sages-femmes à l’évaluation du CMDPSF, un Conseil qui sera composé de médecins, de dentistes, de pharmacien·nes, et de sages-femmes. Un minimum d’une sage-femme sera garantie de siéger à ce Conseil.

Actuellement, le Conseil des sages-femmes permet d’organiser les services et d’exercer des recommandations sur la pratique. En intégrant ce Conseil à celui d’autres professionnel·les de la santé, les principales intéressées craignent une sous-représentation de leurs intérêts, et surtout, une menace pour leur philosophie, qui se distingue considérablement de l’approche médicale.

« Le Conseil va être composé majoritairement de médecins, et les sages-femmes seront dans une position non majoritaire pour des décisions qui les concernent. Elles seront évaluées par des professionnel·les qui pratiquent différemment. Forcément, ça aura un effet », croit Sarah Landry, coordonnatrice de la Coalition pour la pratique sage-femme.

Celle qui est également co-coordonnatrice du Mouvement pour l’autonomie dans l’enfantement rappele qu’un des éléments centraux de la pratique sage-femme est l’autonomie professionnelle, pour laquelle les sages-femmes ont longtemps milité. Cette autonomie s’articule d’abord par la capacité d’exercer une pratique pour laquelle elles sont formées et dont elles sont membres professionnelles.

« Les sages-femmes seront évaluées par des professionnel·les qui pratiquent différemment. Forcément, ça aura un effet. »

Sarah Landry, coordonnatrice de la Coalition pour la pratique sage-femme

Il s’agit aussi de l’autonomie de la personne qui accouche à décider de l’accompagnement souhaité, et du lieu de naissance préconisé. Il est à noter que les sages-femmes sont les seules professionnelles de la santé au Québec à offrir l’option du lieu de naissance : à domicile, en maison de naissance ou en centre hospitalier.

Au cœur de la pratique figure le choix éclairé de la personne enceinte, et le lien d’accompagnement entre celle-ci et sa sage-femme.

Des approches aux paradigmes différents

« Contrairement à l’approche médicale, les sages-femmes ne considèrent pas l’accouchement comme un procédé risqué nécessitant obligatoirement l’hospitalisation », explique Sarah Landry.

Pour Valérie Allard, qui est étudiante au baccalauréat en pratique sage-femme et présidente de l’Association des étudiant·es sages-femmes du Québec, mettre la pratique sous tutelle médicale aurait des effets néfastes sur l’accompagnement qu’offrent actuellement les sages-femmes. Elle doute notamment que la machine hospitalière permette le temps, le respect et la douceur qui guident normalement la pratique.

« Ce qu’on voit en milieu hospitalier, c’est qu’il y a parfois beaucoup de raccourcis. On va faire tel test, tel examen, mais on ne demande pas, on prend pour acquis que la personne veut. Et si elle ne veut pas, c’est à elle de batailler », explique l’étudiante de troisième année.

Valérie Allard raconte qu’auprès de ses collègues étudiant·es, l’annonce du projet de loi a généré énormément d’anxiété. « On s’est lancé·es dans un baccalauréat de quatre ans, pour étudier une profession qui nous tenait à cœur. Maintenant, on nous annonce que cette profession sera complètement changée. C’est certain qu’il y a beaucoup d’anxiété, et beaucoup de grogne, aussi ».

« À l’hôpital, nous enlevons le pouvoir aux femmes. En maison de naissance, nous croyons en la puissance des femmes. »

Maude

Les sages-femmes ne sont pas les seules à défendre leur pratique. C’est aussi le cas de plusieurs familles ayant reçu un accompagnement sage-femme, qui comprennent les enjeux et ce qu’elles pourraient perdre.

C’est notamment le cas de Maude, qui a accouché avec et sans accompagnement sage-femme, et qui a vécu dans ces deux expériences un traitement bien différent. « À l’hôpital, on m’a refusé l’accouchement dans l’eau. En maison de naissance, j’ai accouché deux fois paisiblement dans l’eau. À l’hôpital, le personnel ne croyait pas en mes capacités d’accoucher naturellement, en me poussant dans la gorge l’épidurale. En maison de naissance, on m’a laissée dans ma bulle, seule avec mon conjoint, sans dérangement inutile », a témoigné Maude.

Elle raconte également qu’auprès de sa sage-femme, chaque étape de la grossesse et de l’accouchement était bien expliquée, et ses décisions ont ainsi pu être prises de manière éclairée.

Pour elle, la distinction entre un accompagnement sage-femme et une approche médicale est claire. « À l’hôpital, nous enlevons le pouvoir aux femmes. En maison de naissance, nous croyons en la puissance des femmes. »

Une lutte qui continue

Après avoir grandement milité au printemps dernier pour de meilleures conditions de travail, les regroupements de sages-femmes se disent déçus de devoir encore se battre pour défendre leur profession. « On aurait voulu travailler sur les problèmes existants, plutôt que de lutter contre des changements de structures », explique Sarah Landry.

Une lettre ouverte, signée par plus de 10 000 citoyen·nes, est actuellement en circulation.

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