Lampedusa, cette île italienne au cœur de l’actualité européenne, les réfugié·es y affluent par milliers chaque semaine. Mais comment oublier ceux qui ne fouleront jamais le sol de Lampedusa.
Certaines morts méritent notre attention, elles ont un nom, alors les citoyen·nes de seconde zone, les esclaves, les autres, ne resteront qu’une statistique dans la mort. L’invisibilité est leur destinée.
Selon les données du Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugié·es, « en 2021, 3231 personnes ont été enregistrées comme mortes ou disparues en mer Méditerranée et dans l’Atlantique nord-ouest », une augmentation de près 40 % par rapport à 2020. Pour la période de janvier à août 2023, 2000 personnes ont péri en mer, plus que pour l’année 2022.
Selon The Guardian, le 8 août dernier, quatre rescapé·es d’un naufrage ont été secourus alors que plus de quarante personnes, dont trois enfants, ont péri au large de Lampedusa.
Deux jours plus tôt, d’autres réfugié·es étaient mort·es en mer : une femme et un jeune enfant ont été retrouvé·es par les garde-côtes italiens. Cette nuit-là, il y a eu deux naufrages toujours au large de Lampedusa. 57 personnes ont été secourues et plus de 30 sont toujours portées disparues en mer.
Le 14 août, les procureurs français ont ouvert une enquête pour homicide involontaire coupable, après le décès d’au moins six personnes à la suite du naufrage d’un petit bateau aux premières heures le samedi précédent.
Les océans, tombeau des corps noirs
Les océans ont historiquement été les tombeaux des corps noirs. Aujourd’hui, ce sont les réfugié·es qui y périssent.
Ce n’est pas d’hier que l’océan se nourrit de corps noirs. Le naufrage du Zong en est un exemple. En août 1781, ce négrier britannique a quitté le Ghana vers la Jamaïque avec à son bord 442 esclaves, dépassant sa capacité d’au moins 200 esclaves. Durant la traversée, l’équipage a jeté 130 esclaves par-dessus bord.
L’invisibilité est leur destinée.
Révélant les horreurs de la traite négrière, qui a réduit des hommes à de simples biens, à du fret, le naufrage du Zong est un fait historique « extrêmement important », selon James Walvin, auteur d’un livre sur le sujet. Ce négrier a été le théâtre d’« un meurtre de masse maquillé en réclamation d’assurance », dit-il.
Les corps noirs sont historiquement des quantités négligeables. Il en va de même aujourd’hui pour les réfugié·es de Lampedusa et pour tou·tes les autres.
Mais qu’est-ce qu’un·e réfugié·e?
Le ou la réfugié·e mobilise ses forces et son courage afin de fuir des conflits, la persécution ou encore les conséquences dévastatrices des changements climatiques, et ce, dans l’espoir de trouver une terre d’asile.
Alors que j’étais avocate au ministère fédéral de la Justice, certain·es de mes collègues traitaient des demandes de réfugié·es. Comme femme noire issue de l’immigration, j’étais consciente d’avoir immigré au bon moment. Je me suis souvent dit que cette réfugiée, ça aurait pu être moi.
Comme avocate qui s’était intéressée à l’histoire canadienne de l’immigration, je ne pouvais ignorer que les changements de lois ou de directives pouvaient avoir des conséquences funestes. Comme le démontre la crise de Lampedusa ou encore celle du chemin Roxham, les portes de l’immigration peuvent se refermer au bon plaisir des politiciens.
Les discours dominants définissent celles et ceux qui sont dignes d’humanité.
Après deux ans au ministère, le discours ambiant avait eu des effets sur moi. J’avais absorbé inconsciemment une construction du réfugié qui était à mille lieues de la réalité : un fraudeur qui veut profiter du système.
Mais un jour, j’ai entendu une conférencière dépeindre avec vivacité la réalité de la plupart des réfugié·es. « Ils ont parcouru des milliers de kilomètres, certains ont vécus des atrocités innommables, violences, viols, guerres. Ils souffrent de syndromes post-traumatiques. Ils arrivent au Canada les mains vides, épuisés, sans famille et sans personne pour les soutenir. Mais ils ne sont pas au bout de leur peine : maintenant ils doivent expliquer pourquoi ils sont de véritables réfugiés. »
Cette conférencière a déconstruit à jamais les préjugés que j’avais intégrés.
Deux poids, deux mesures
Cet été, avec la couverture médiatique du naufrage du sous-marin Titan, on a été à même de constater à quel point les vies des réfugié·es sont invisibilisées, comparativement à celle de nos « élites ». Ainsi, les inégalités exacerbées sont devenues visibles, insoutenables.
Cinq hommes riches décident de faire un voyage sous la mer, un fantasme de 250 000 $ américains afin d’explorer l’épave du Titanic. Des sommes phénoménales ont été investies pour retrouver cinq personnes, alors que les citoyen·nes de seconde zone meurent en mer.
Les corps noirs sont historiquement des quantités négligeables.
Le traitement médiatique des deux faits sociaux – soit la mort de millionnaires à la recherche de sensations fortes et celles des réfugié·es mort·es en mer alors qu’ils et elles étaient à la recherche d’une vie meilleure – est radicalement différent.
On peut facilement faire un parallèle avec le « syndrome de la femme blanche disparue » (missing white woman syndrome) qui se manifeste par une attention démesurée des médias sur les femmes blanches disparues sans commune mesure avec la couverture médiatique des disparitions de femmes noires ou autochtones. Ainsi, les discours dominants véhiculés par la presse définissent celles et ceux qui sont dignes d’humanité.
Notre responsabilité à tous
L’été dernier doit nous laisser un legs. La mort des réfugié·es ne peut rester un fait divers. Notre regard doit changer, tant celui des médias que des décideur·euses responsables des politiques publiques.
Il est temps de mettre fin à la « reproduction discursive du racisme » dans les médias et dans notre imaginaire, qui préserve les pouvoirs dominants tout en légitimant les systèmes d’inégalités. Selon les chercheuses Carol Tator et Frances Henry, qui se sont penchées sur les biais raciaux dans la presse canadienne anglophone, « il est essentiel de contester le discours appauvri qui empêche les personnes défavorisées d’avoir accès aux opportunités tout en protégeant le fatalisme égocentrique des privilégiés ».