Monsieur Cardinal,
Dans votre récent essai La vérité n’a pas de camp, vous exposez votre vision d’un journalisme « objectif » en l’opposant à un journalisme « militant » auquel vous associez Pivot. Notre coopérative y est doublement interpellée : non seulement vous dites explicitement que nous ne pratiquons pas le journalisme d’information, ce que nous réfutons catégoriquement; mais vous défendez en plus une vision du métier contre laquelle nous avons intentionnellement conçu notre pratique et notre modèle.
Dans la mesure où il nous nomme, ce texte a manifestement été inspiré par des échanges que vous avez eus avec notre rédactrice-cheffe lors du congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec en 2022. Mais l’intégralité de votre ouvrage donne l’impression que vous ne vous êtes pas vraiment intéressé, depuis, au travail que nous effectuons et dont vous offrez une image caricaturale.
Vous dites que les journalistes doivent « vérifier avant de publier, chercher la voix [qu’on] n’a pas envie d’entendre, douter de ce [qu’on] croit savoir, suivre les faits là où ils mènent, même quand ils contredisent [nos] certitudes », mais vous ne semblez pas avoir pris la peine de lire notre politique déontologique ou bien nos éditoriaux, car vous auriez constaté que nous adhérons à une vision semblable d’un journalisme rigoureux. Nous refusons simplement une neutralité fantasmée qui finit par favoriser le statu quo.
L’objectivité en crise
Le contexte dans lequel sont plongées la société et la profession journalistique elle-même – celui d’assauts continus contre les institutions démocratiques; d’une profusion incontrôlable de désinformation alimentée par l’intelligence artificielle, les algorithmes et les firmes de relations publiques; d’une crise des médias secouant à la fois les modèles d’affaires et la confiance du public – impose une introspection profonde. Or, vous continuez de défendre un modèle en lequel ne croient plus un nombre croissant de lecteur·trices et de jeunes journalistes, à la recherche d’une presse plus honnête sur la place qu’elle peut et qu’elle doit occuper face à un système en crise.
Par moments, vous décrivez une méthode à laquelle nous nous identifions entièrement : incontestablement, nos journalistes « racontent ce qui se passe, posent des questions, révèlent des informations qui permettent de comprendre et d’éclairer, et obligent les élus et les institutions à rendre des comptes ». Votre livre amène beaucoup de nuance sur la subjectivité inhérente aux journalistes, que vous distinguez de votre « regard venu d’une méthode objective », mais vous retombez bien vite dans des croyances en une « page blanche » et une posture sans a priori qui ont depuis longtemps été mises à nu dans les sciences sociales et les écoles de journalisme.
Nous refusons simplement une neutralité fantasmée qui finit par favoriser le statu quo.
À nos yeux, ces croyances sont naïves, voire trompeuses. Pour paraphraser l’épistémologue Donna Haraway, le seul fait qui soit réellement objectif est qu’un·e journaliste, travaillant pour un média et ses patrons, formé·e par ses expériences de vie, son école et son travail, enquête sur le monde : ni la méthode ni son résultat ne peuvent être considérés objectifs.
Tout comme le professeur Samuel G. Freedman de l’École de journalisme de l’Université Columbia dans son texte « Another Letter to a Young Journalist », citant le célèbre Jorge Ramos, nous croyons que le rôle des journalistes est d’incarner un contre-pouvoir qui, dans sa quête de vérité, s’oppose nécessairement à l’autoritarisme et s’engage envers une démocratie profonde. Une telle posture ne peut et ne doit pas prétendre à une apparence de neutralité ni à un point de vue dit objectif. Dans la pratique, elle implique une conscience critique des rapports de pouvoir, ciblant tout particulièrement les institutions et les figures où il se concentre.
Ce qui est qualifié de « neutre » ne reflète généralement qu’un alignement avec la norme prévalente d’une époque donnée. Que vos choix de cadrages tiennent du dogme auquel adhère la majorité dominante de notre société ne les rend pas moins biaisés, et que nos choix de sujets et d’angles soient informés par des valeurs de justice sociale ne nous empêche pas de nous inscrire dans une démarche de recherche de vérité qui soit factuelle et rigoureuse.
La seule différence, c’est que nous assumons honnêtement ce « biais » qui, comme le disent aussi Pierre Bourgault et Walter Lippmann, ne saurait de toute manière être pleinement effacé. Si « l’objectivité consiste essentiellement à “décrire une situation ou une personne ou une pensée à partir d’un cadre de référence donné et perçu pour ce qu’il est” », selon Bourgault, alors notre cadre de référence a au moins le mérite de pouvoir être « perçu pour ce qu’il est », puisque notre ligne éditoriale l’explicite clairement.
Pivot adopte une posture de transparence, de factualité et de rigueur. Comme tous les médias, nous avons une ligne éditoriale, mais nous, nous ne la cachons pas. À l’instar des autres médias, nous n’avons pas une capacité infinie à couvrir l’actualité et devons donc faire des choix : or, nos critères de sélection sont limpides et visent d’abord et avant tout à défendre nos institutions démocratiques, la justice sociale ainsi que les médias indépendants.
Ce qui en ressort est néanmoins un journalisme factuel qui informe la population de la vérité, peu importe son camp. Les faits demeurent notre matière première, et nous les recueillons et les examinons selon les méthodes éprouvées du métier. Simplement, nous ne confondons pas travail des faits et objectivité : nous demeurons conscient·es que chaque choix, du cadrage aux mots en passant par les intervenant·es, construit inévitablement un certain regard sur le monde, qu’on l’admette ou non.
Cela dit, nous n’avons aucun agenda politique ni aucune allégeance envers une idéologie ou un parti quelconque. Nous sommes des journalistes engagé·es dans un travail motivé par des valeurs progressistes, et non des militant·es qui choisissent de publier ou non des informations en fonction de convictions inébranlables ou d’objectifs prédéterminés.
Il est désolant pour nous que le dirigeant d’une grande salle de presse québécoise nous refuse la qualité de média d’information alors que nous avons reçu à maintes reprises la reconnaissance de nos pairs : les prix, les invitations à des panels, les présentations dans les écoles de journalisme, les entrevues, les qualifications gouvernementales, les subventions que nous avons reçus et continuons de recevoir démontrent que notre travail est légitime.
L’objectivité à l’épreuve des faits
La promesse de l’objectivité est séduisante sur papier, mais, dans la pratique, elle masque son incapacité à relever ses propres défis – et pas qu’en journalisme.
Prenons un exemple que vous citez à quelques reprises, celui de la médecine. Historiquement, la science et la pratique médicales ont commis d’innombrables erreurs dans les soins accordés aux femmes et aux personnes racisées pour la simple raison qu’elles n’étaient pas conçues pour prendre en compte leurs réalités. Lorsque nous critiquons le regard des groupes dominants, ce n’est pas une simple vue de l’esprit : pendant des décennies, la médecine a été développée non seulement majoritairement par des hommes blancs, mais encore en sollicitant quasi exclusivement ce même groupe pour participer aux projets de recherche. Ce phénomène d’inégalité de santé a été soulevé et peut aujourd’hui être combattu grâce à des remises en question féministes et anti-racistes; autrement dit, il a fallu que des intuitions critiques se transforment en une recherche de vérité engagée afin de s’attaquer à une situation d’injustice.
Le tournant critique qui a transformé la quasi-totalité des sciences sociales repose essentiellement sur cette dynamique : lorsque des acteurs, surtout dominants, affirment être en mesure de s’élever au-delà de leurs intérêts et de leurs biais, il importe peu que leurs intentions soient bonnes; l’histoire démontre qu’ils finissent par offrir une vision tronquée de la réalité qui peut, en effet, perpétuer les injustices. Cela ne veut aucunement dire qu’il soit futile d’observer le monde d’un point de vue privilégié ou que les regards venant « d’en bas » soient exempts de toute critique : ce qui compte, c’est de démontrer la qualité de la méthode et d’être honnête à propos de sa propre position.
Or, lorsqu’un média publie un article en affirmant avoir suivi une méthode objective, le cheminement de ses journalistes afin de « neutraliser » leurs biais demeure en grande partie confidentiel. Comment pouvons-nous alors vérifier indépendamment que la méthode a été respectée? Contrairement au milieu scientifique, le travail journalistique n’est pas évalué par des pairs indépendants avant la publication, et cette prétention est donc infalsifiable; comme le voudrait le rasoir de Hitchens, ce qui peut être affirmé sans preuve peut aussi être rejeté sans preuve.
Il y a quelques années, votre média a d’ailleurs offert une démonstration patente de cette douteuse prétention à l’objectivité, et de la manière dont la construction des apparences peut masquer des pratiques qui lui sont totalement contraires. En 2022, votre collègue Isabelle Hachey publie une enquête revenant sur un reportage d’Améli Pineda, publié deux ans plus tôt dans Le Devoir, et remet en cause sa couverture des dénonciatrices de Julien Lacroix.
Isabelle Hachey est également chroniqueuse et peut donc, selon vos règles quelque peu paradoxales, exprimer son opinion dans votre journal même si d’autres ne pourraient le faire dans la rue ou sur les réseaux sociaux. Elle l’avait fait dès août 2020 dans son texte « Chronique en cuirasse ». L’opinion qu’elle y exprime est sans ambiguïté : « Je dois avouer que j’ai vu déferler la dernière vague de dénonciations, en juillet, avec effarement. Quoi, une liste noire de centaines d’hommes à clouer au pilori? Des carrières anéanties sur la foi de témoignages anonymes sur l’internet? Il y a un nom pour ça : lynchage. »
C’est donc le cœur rempli d’effarement face à ce qu’elle considère comme un lynchage que Hachey retire sa casquette de chroniqueuse et remet sa casquette de journaliste pour publier son enquête avec Marie-Ève Tremblay, qui entretenait alors un lien d’amitié avec la conjointe de Julien Lacroix. Des griefs ont été déposés et retenus par le Conseil de presse : on leur reprochera des informations incomplètes et un manque d’équilibre, en plus du conflit d’intérêts déjà mentionné.
Le lectorat comprend très bien que des intérêts traversent chaque média et chaque journaliste : aucune enquête n’émerge d’une page blanche.
La Presse a d’ailleurs contesté la décision du Conseil de presse, qui a rejeté l’appel. Vous avez alors affirmé que ce dénouement créerait un dangereux précédent pouvant « miner la capacité des journalistes québécois de réaliser et de publier des enquêtes sur des sujets d’intérêt public », ce qui reste à démontrer. Or, si vraiment l’on cherche des efforts de censure et des tabous qui menacent le travail journalistique, il y a des exemples autrement plus inquiétants.
En février 2025, Pivot a publié une enquête double sur la couverture de la guerre à Gaza par les médias québécois. D’un côté, nous avons effectué une analyse de données portant sur tous les articles produits par Le Devoir, Radio-Canada, le Journal de Montréal et La Presse à ce sujet du 7 octobre 2023 au 7 octobre 2024. De l’autre, nous avons interrogé plusieurs journalistes dans ces mêmes salles de rédaction.
Notre analyse de données – dont la méthodologie a été rendue publique – a montré que les grands médias québécois utilisaient généralement un cadrage et un vocabulaire favorables à l’État d’Israël, quand ils n’étaient pas carrément calqués sur la propagande israélienne. Nos entrevues ont exposé des directives internes et des contraintes imposées par la direction constituant des atteintes à la capacité de mener librement des enquêtes sur un sujet d’intérêt public, similaires à ce que vous aviez dénoncé auprès du Conseil de presse.
Lorsque nous révélons des biais systémiques dans les médias québécois, est-ce notre travail qui devrait être qualifié de militant?
Des épisodes comme ceux-ci amènent à se questionner sérieusement sur la capacité des journalistes, sans parler des organisations pour lesquelles ils et elles travaillent, à suivre une méthode qui les distinguerait réellement de médias qui n’adhèrent pas à une promesse d’objectivité, et font plutôt le choix de la transparence et de l’honnêteté.
Plutôt que de défendre une conception révolue de l’objectivité comme unique cadre légitime pour le journalisme, nous jugeons que le lectorat n’est pas dupe et comprend très bien que des intérêts divers traversent chaque média et chaque journaliste : aucune enquête n’émerge d’une page blanche.
Le journalisme à l’épreuve des intérêts
Sommes-nous déraisonnables de douter des orientations à peine voilées des directions éditoriales et de l’influence qu’elles exercent sur l’autonomie des journalistes?
Il suffit de voir ces directeurs de l’information qui, élection après élection, appellent à voter pour tel ou tel parti politique – souvent les mêmes, et toujours en phase avec la ligne éditoriale plus ou moins avouée du média – pour s’interroger sur la latitude qui existe véritablement dans une salle de presse. La Presse a longtemps publié de tels éditoriaux, lorsqu’elle était la propriété de Power Corporation et de la famille Desmarais, qui n’a jamais caché ses ambitions politiques.
D’ailleurs, votre essai, avec ses critiques des médias « construits pour être partisans », ne fait aucune mention du fait que La Presse ait été portée des décennies durant par l’argent de Power Corporation, qui a fait cadeau de 50 millions $ au journal lorsque celui-ci est devenu une structure indépendante à but non lucratif en 2018. On est en droit de se demander si cette information est vraiment sans intérêt, et si des liens si récents avec le grand capital canadien peuvent être escamotés sans laisser de traces sur un média autrement neutre et objectif.
L’indépendance de Pivot n’est pas une simple déclaration lancée à la volée. Suivant un modèle coopératif axé sur les travailleurs et les travailleuses, ce sont les gens qui œuvrent au quotidien pour le média qui prennent les décisions. Dans notre cas, nous poussons le contrôle ouvrier encore plus loin : notre équipe travaille en collégialité, sans patrons, en définissant des pouvoirs limités et révocables pour ses administrateur·trices. Nos collègues des autres médias nous demandent souvent si nous avons la liberté de choisir nos sujets, et la réponse est oui : comme garanti par notre structure organisationnelle, nos journalistes sont libres.
Si on peut nous accuser de militer pour quelque chose, c’est le journalisme indépendant lui-même et son importance dans une société démocratique.
Si l’autogestion amène son lot de défis, elle demeure, selon nous, la meilleure voie pour garantir la liberté professionnelle contre toute contrainte bureaucratique ou tout risque d’ingérence, tout comme notre modèle à but non lucratif agit comme rempart contre les intérêts du capital.
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Vos propos à notre égard sont désolants parce qu’ils démontrent une fermeture d’esprit face aux médias alternatifs de la part d’un journaliste en position d’autorité. Saurez-vous poursuivre ce débat avec l’humilité intellectuelle que vous revendiquez et en vous montrant capable de remettre en question vos hypothèses, comme Walter Lippmann le souhaitait pour notre métier?
Depuis notre fondation, nous avons conçu notre ligne éditoriale, notre mission et même notre modèle d’organisation comme une réponse à la crise de confiance – méritée – qui affecte les médias traditionnels. Nous préférons la transparence de notre ligne éditoriale à l’illusion de la page blanche; notre travail n’en est pas moins rigoureux et factuel pour autant. Au-delà de notre positionnement ouvertement progressiste, nous tâchons de rapporter l’information gratuitement dans un langage accessible et des formats variés afin de rejoindre le plus grand nombre.
Si on peut nous accuser de militer pour quelque chose, c’est le journalisme indépendant lui-même et son importance dans le bon fonctionnement d’une société démocratique.
Les jeunes journalistes que vous redoutez tant comprennent le contexte social et politique dans lequel ils et elles s’inscrivent, et ne se laissent pas berner par les prétentions creuses de l’objectivité. Comme disait Fiori, on les a mis au monde; on devrait peut-être les écouter.
Signée par l’équipe de Pivot