« Neutralité » journalistique : la transparence plutôt que l’apparence

ÉDITORIAL | Contre le mirage de l’impartialité journalistique, Pivot s’engage à l’indépendance et à la transparence.

Contre le mirage de l’impartialité journalistique, Pivot s’engage à l’indépendance et à la transparence.

Pivot se retrouve mêlé à un débat qui divise ces jours-ci le milieu médiatique et qui concerne les frontières entre journalisme et « militantisme ». Plus précisément, le débat porte sur le genre de réserve que les journalistes devraient (ou non) se garder quant à l’expression de leur point de vue dans l’espace public, par exemple dans une manifestation ou sur les réseaux sociaux, ou quant à l’adhésion à des groupes de pression politiques.

L’enjeu a d’abord été soulevé lors d’un panel organisé par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) auquel je participais aux côtés de Lela Savić, rédactrice en chef de La Converse et de François Cardinal, éditeur adjoint de La Presse. L’événement a donné lieu à toutes sortes de commentaires, notamment une chronique plutôt hors sujet de Mario Dumont, une autre de Marie-France Bazzo et un éditorial de François Cardinal, qui revient sur la réception pour le moins critique que les jeunes journalistes présent·es ont réservée à sa position plus orthodoxe sur l’impartialité journalistique.

J’insiste : contrairement à ce que certain·es ont essayé de nous faire dire, la question n’a jamais été de savoir s’il est pertinent que les journalistes d’information nous donnent leurs opinions dans leur travail. Là-dessus, les différentes parties en présence, Pivot inclus, s’entendent : cela ne nous intéresse pas de lire les commentaires ou les jugements des journalistes dans des articles d’information.

La question n’est pas non plus, n’en déplaise à Dumont, de savoir si les journalistes devaient faire leur travail rigoureusement, en s’assurant de la véracité des informations publiées et sans cacher des faits importants à leur bonne compréhension et à leur mise en contexte. C’est la base même du journalisme – bien différente et bien plus fondamentale que la prétention à l’objectivité absolue – et nous ne la remettons certainement pas en question.

Ce qui est en jeu, donc, c’est plus simplement le droit d’afficher son point de vue ou de s’engager dans des causes en dehors du travail journalistique lui-même.

L’indépendance est la meilleure manière de rester fidèles à ses principes et d’éviter qu’ils ne soient accaparés ou détournés par une organisation.

Comme la plupart des médias d’information, Pivot ne permet pas l’implication de ses journalistes dans des groupes de pression socio-politiques établis (associations écolos, de défense des droits et libertés, etc.) ni au sein de partis politiques.

Mais pour nous, cela n’est pas tant une question de neutralité que d’indépendance : nous ne prétendons pas que nos journalistes n’ont pas de convictions, mais nous tenons à ce qu’ils et elles ne s’attachent pas à une machine politique particulière et à ses revendications déterminées. Cette distance est sans doute, en réalité, la meilleure manière de rester fidèles à ses principes et d’éviter qu’ils ne soient accaparés ou détournés par une organisation.

C’est sur le sujet des prises de position publiques par les journalistes que Pivot tranche avec les autres médias. Nos journalistes peuvent en effet, à titre de citoyen·nes, afficher leurs points de vue sur les réseaux sociaux, tant qu’ils et elles ne font pas la promotion de groupes de pression ou de partis politiques. Les journalistes de Pivot peuvent aussi prendre part à une manifestation, à condition bien sûr de ne pas couvrir cette même manifestation.

La question peut avoir l’air nichée et notre réponse, inoffensive, mais tout cela fait rapidement ressurgir le problème de la neutralité des médias – ou plutôt de leur apparence de neutralité. Et il n’y a rien comme la neutralité pour exciter les passions des journalistes.

Sauver les apparences

Lors du panel et dans son texte, François Cardinal s’est opposé fermement et totalement à ce que les journalistes admettent publiquement leurs positions personnelles. Pour lui, cela compromettrait non seulement l’apparence de neutralité, qui serait nécessaire pour que le public accorde sa confiance aux médias, mais cela serait en plus une menace pour la capacité des journalistes à continuer à faire leur travail en toute « impartialité ».

Il écrit : « en s’affichant pour [une cause] le journaliste perd sa neutralité et mine la confiance que le public peut avoir à son égard », « la position affichée […] mène au parti pris, ou à l’apparence d’un parti pris » (je souligne).

En fait, Cardinal amalgame étrangement apparence de neutralité et neutralité réelle, s’exprimant comme si la première garantissait la seconde, comme si le fait de garder le silence sur leurs opinions et leurs croyances pouvait permettre aux journalistes de rester plus neutres dans leur manière de décrire le monde dont ils et elles font partie. Comme si, tant qu’ils et elles les cachent au public, les journalistes pouvaient mieux espérer échapper, dans leur travail, à leurs penchants conscients et inconscients.

Sachant que nous avons tou·tes des biais qui influent d’une manière ou d’une autre, à un degré ou un autre sur notre travail journalistique, faut-il ou non les reconnaître publiquement ?

Or, je ne vois vraiment pas pourquoi une personne qui admet ses convictions serait soudainement moins capable de les mettre de côté dans son travail. Ni, inversement, pourquoi le fait de cacher ses biais aiderait à atteindre une improbable neutralité dans son travail.

Et si on admet que d’afficher un « parti pris » ne crée pas magiquement ce parti pris, mais ne fait que le révéler au grand jour, alors la question – par ailleurs extrêmement intéressante – de la neutralité journalistique, de sa possibilité ou non, de sa nécessité ou non, eh bien cette question n’est tout simplement pas la bonne.

La question qui reste, c’est plutôt celle de l’apparence de neutralité et de son mérite. Sachant que nous avons tou·tes des biais qui influent d’une manière ou d’une autre, à un degré ou un autre sur notre travail journalistique, faut-il ou non les reconnaître publiquement ?

La transparence pour la confiance

Pour La Presse et les autres médias qui visent ou prétendent à l’impartialité, l’apparence de neutralité est précieuse, parce qu’elle permet de conforter une image publique et de mettre en confiance les lecteur·trices.

Mais pour un média comme Pivot, qui affiche ouvertement sa ligne éditoriale progressiste informée par le souci de la justice sociale, on conviendra que cette apparence n’aurait absolument aucun sens.

Défendre cette transparence, c’est au moins cesser de s’obstiner dans une vaine prétention, et c’est au mieux combattre une illusion dangereuse, en espérant ainsi susciter une confiance renouvelée.

Plus généralement encore, il me semble que cette apparence a toujours quelque chose de trompeur : elle cache des préférences, des biais qui existent malgré tout, et donc des informations pertinentes pour laisser le public se faire une tête critique sur le travail des journalistes et des médias d’information.

D’ailleurs, cette façade convainc de moins en moins : la crise de confiance dont les médias s’inquiètent à n’en plus finir, ne serait-elle pas en partie due à la désillusion du public devant un vernis de neutralité qui ne suffit plus à masquer une partialité bien réelle ?

Le fait d’afficher ou non le point de vue d’où l’on part, ce n’est donc pas tant une affaire de « liberté d’expression » pour les journalistes qu’un devoir d’honnêteté, de transparence envers les lecteur·trices. Défendre cette transparence, c’est au moins cesser de s’obstiner dans une vaine prétention, et c’est au mieux combattre une illusion dangereuse, en espérant ainsi susciter une confiance renouvelée.

Ce n’est pas un pari gagné d’avance, mais il vaut le coup d’être tenté, me semble-t-il. Il suppose d’avoir un minimum de foi dans ses lecteur·trices. De croire qu’il vaut mieux donner au public toutes les cartes nécessaires pour nous lire de manière critique, plutôt que de se donner le droit de lui cacher certains éléments « pour son bien ».

Pivot préfèrera toujours la transparence aux apparences.

Nous reviendrons dans un prochain éditorial sur le problème de la neutralité dans le travail journalistique lui-même, et sur la manière dont Pivot définit son journalisme à la fois factuel et critique. La Politique éditoriale et déontologique de Pivot, qui explique l’indépendance et la rigueur de notre travail journalistique, sera prochainement affichée sur notre site Web.

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