La proposition de Québec solidaire de taxer le patrimoine des ultrariches a fait couler beaucoup d’encre depuis le début de la campagne électorale. Remise en question dans les grands médias, l’idée est pourtant de plus en plus populaire, au Québec et ailleurs, alors que les inégalités se creusent.
Plutôt que de couper dans les services publics comme le suggèrent les autres principaux partis, Québec solidaire (QS) propose d’augmenter les recettes de l’État en imposant le patrimoine (les actifs, moins les dettes) des grandes fortunes de 25 millions $ et plus à 1 %, et celles de 100 millions $ et plus à 2 %.
Fondant ses estimations sur une étude de l’Institut de recherche d’informations socioéconomiques (IRIS), le parti prévoit ainsi prélever 5 milliards $ par année auprès des 4000 ménages les plus riches de la province, en ciblant leurs actifs nets, qui représentent des sommes bien plus importantes que leurs revenus annuels. Un montant que le parti promet de réinvestir dans les services publics, en éducation et en santé notamment.
Peu de temps après l’annonce, des vérifications sur la faisabilité de cette proposition ont fusé dans les grands médias. Radio-Canada a qualifié la promesse de « trompeuse », remettant en cause la fiabilité des données sur lesquelles se base l’IRIS.
Puisque les données sur le patrimoine des ménages ne sont pour le moment pas récoltées par Revenu Québec, l’étude s’est fiée à celles de l’Enquête sur la sécurité financière et du Directeur parlementaire du budget (DPB) afin d’estimer le nombre de ménages concernés, ainsi que la valeur de leur patrimoine.
C’est d’ailleurs pourquoi l’IRIS recommande la mise en place d’un registre à cet effet, ce qu’envisage aussi QS.
« Si on voulait avoir un impôt sur le patrimoine au Québec, il faudrait se donner les moyens d’avoir l’information », convient l’auteur de l’étude en question, Guillaume Hébert. Il défend fermement son travail face au reportage de Radio-Canada qu’il décrit comme étant « bâclé ».
Le chercheur juge avoir été mal compris par les journalistes et soutient que, bien que ses calculs reposent sur des estimations, les conclusions de son étude n’en demeurent pas moins réalistes et pertinentes, surtout dans un contexte d’inégalités de richesse croissantes.
Il affirme aussi avoir tenté de rectifier le tir auprès de Radio-Canada, après la publication de l’article, mais sans succès. « On a échangé des courriels avec lui pour essayer d’expliquer la recherche, mais ni lui ni son équipe n’ont voulu faire quoi que ce soit. »
Pour lui, cela ne change en rien l’importance de la redistribution des richesses dans un monde où les inégalités socioéconomiques ne cessent de croître.
« Il y a réellement un enjeu qui devient brûlant d’actualité dans le monde, sur la question des inégalités et des grandes fortunes », résume-t-il, « l’étape suivante c’est quelle politique publique on met en place pour réagir à ça. »
Pourquoi taxer les grandes fortunes?
L’idée de taxer le patrimoine des plus riches plutôt que leur revenu n’est pas inédite. Elle est avancée en France par les économistes Thomas Piketty, et son élève, Gabriel Zucman, dont les travaux ont démontré que les ultrariches paient un taux effectif d’imposition proportionnellement plus faible que celui des classes moyennes et populaires.
Partout dans le monde, les grandes fortunes évitent fréquemment de payer leurs dus en impôts sur le revenu, puisque la majeure partie de leur richesse est souvent captée indirectement sous la forme de dividendes, notamment par le biais de sociétés-écrans.
Similairement à la mesure proposée par QS, Gabriel Zucman estime qu’en taxant à hauteur de 2 % les 1800 foyers dont le patrimoine s’élève à plus de 100 millions d’euros, l’État français pourrait collecter jusqu’à 20 milliards d’euros.
Au lieu d’effectuer des coupures dans les services publics, les gouvernements pourraient, a contrario, ainsi bonifier les recettes publiques et, du même coup, amoindrir les inégalités.
En Californie, les électeur·ices doivent se prononcer prochainement sur la Billionnaire Tax, qui imposerait le patrimoine des grandes fortunes de 1 milliard $ US et plus à hauteur de 5 %.
À New York, la taxe de pied-à-terre s’inscrivant dans la même logique, mais en ciblant tout particulièrement les actifs fonciers, a été l’un des chevaux de bataille de la campagne électorale du nouveau maire Zohran Mamdani.
La mesure, mise en place en avril dernier, serait appuyée par 93 % des New-Yorkais, selon un communiqué de la mairie, et vise « les résidents ultrariches qui ne vivent pas dans la ville et les élites mondiales qui utilisent l’immobilier new-yorkais comme un moyen de préserver leur patrimoine plutôt que comme un lieu de vie ».
Ce genre de mesure semble avoir la cote au Québec également. 77 % des répondant·es à la boussole électorale de Radio-Canada affirment que les riches devraient payer plus d’impôts.
« Ce sont des idées qui circulent présentement dans le monde, c’est juste normal qu’au Québec aussi on ait cette idée sur la table », note Guillaume Hébert.
Surtout que la tendance mondiale, selon laquelle les inégalités se creusent, ne fait pas exception dans la belle province, où l’augmentation du coût de la vie s’est faite tout particulièrement criante après la pandémie. De récents sondages montrent qu’un·e québécois·e sur cinq qui travaille au Québec vit d’une paye à l’autre.
Pendant ce temps, les ultrariches deviennent de plus en plus riches au Canada, rappelle un récent rapport de l’organisme à but non lucratif Canadians for Tax Fairness. Le rapport relève que, parmi les familles les mieux nanties au pays, celles qui résident au Québec ont accumulé 408 millions $, en moyenne.
Les PDG des grandes entreprises au Québec gagnent une rémunération moyenne de 15 millions $ par année, soit 236 fois plus que le salaire moyen de leurs employé·es.
C’est sans compter que les très grandes fortunes – qui comptent aussi des PDG de grandes entreprises québécoises, mais pas que – génèrent une grande partie de leur richesse sans travailler, en ne faisant que fructifier leur patrimoine à travers des placements.
En 2023, l’Observatoire québécois des inégalités évaluait que les 21 PDG les mieux payé·es de la province détenaient ensemble des actions d’une valeur de plus de 12,5 milliards $. Une somme qui aurait pu essuyer plus de deux fois le déficit des besoins de base de tous·tes les Québécois·es, soit la différence entre le revenu des ménages et les coûts de ses besoins de base. Ce montant était évalué à 4,8 milliards $ cette année-là.
Et s’iels se sauvent?
« Ce n’est pas une menace anodine », reconnaît Guillaume Hébert en parlant d’un possible exil des grandes fortunes. Il pense entre autres au cas notable de l’acteur, reconnu coupable d’agression sexuelle, Gérard Depardieu, qui s’était exilé fiscalement en Russie en 2013.
Cependant, cette menace est souvent « exagérée », pense le chercheur. « C’est souvent plus compliqué de déplacer de grandes fortunes que ça peut avoir l’air. On ne fait pas juste changer d’adresse. »
Il défend, à l’instar de QS, que la taxe sur le patrimoine est loin de faire un trou dans le portefeuille des ultrariches. « Ça ne va pas réduire la richesse des grandes fortunes, ça va plutôt ralentir la vitesse à laquelle elle continue de s’accumuler », résume le chercheur.
Par exemple, une personne qui détiendrait un patrimoine de 100 millions $ en investissements, dont le rendement annuel serait équivalent à celui de la CDPQ en 2025, soit environ 9 %, gagnerait 9 millions $ en un an. La taxe de 2 % que propose QS la forcerait à verser 2,18 millions $ à l’État, et conserverait tout de même un profit net de 6,82 millions $.
Interrogé récemment sur la question par Le Devoir, le millionnaire québécois, François Lambert, qui s’oppose vivement à la proposition de QS, a reconnu qu’il ne quitterait pas le pays si elle venait à être mise en œuvre. Il s’est cependant plaint d’avoir dû payer la taxe fédérale sur les produits du luxe après avoir acheté trois voitures récemment.
Par ailleurs, les gouvernements pourraient se munir d’autres mesures afin de mitiger les risques d’un exode des grandes richesses, signale Guillaume Hébert. Par exemple, en taxant les individus qui choisissent de délocaliser leurs avoirs.
« Si tu accumules une fortune dans une société, avec le labeur de cette société, c’est comme normal que le jour où tu décides de la retirer, tu doives faire une contribution à cette société qui t’a permis de devenir extrêmement riche. »
De qui parle-t-on au juste?
QS estime que la mesure proposée viserait environ 4000 ménages au Québec, soit 0,1 % des plus fortuné·es au Québec. Si la valeur du patrimoine fluctue, elle touchera nécessairement les 16 milliardaires québécois qui figurent sur la liste (dénombrée en $ US) du magazine Forbes cette année, et dont les fortunes respectives dépassent nettement la barre des 25 millions $ canadiens.
En tête du classement se trouve Alain Bouchard, propriétaire des dépanneurs Couche-Tard, dont le patrimoine s’élève actuellement à 7,3 milliards $. Une somme qui lui aurait permis d’acquérir l’ensemble du parc immobilier en vente à Laval, sans jamais perdre son titre de milliardaire, rapportait Narcity en 2025. Les profits de la compagnie ont encore bondi dernièrement, avec l’augmentation du prix de l’essence.
Trois autres cofondateurs de Couche-Tard, Jacques D’Amours (3,4 milliards $), Richard Fortin (1,9 milliard $), Réal Plourde (1,3 milliard $), figurent aussi parmi la liste Forbes.
Le patrimoine de la famille Saputo, propriétaire du fabricant de produits laitiers du même nom, s’élève quant à lui à 5,8 milliards $.
Suivent ensuite au classement, trois investisseurs : Ryan Cohen (5,1 milliards $), Stephen Jarislowsky (3,9 milliards $) et Lawrence Stroll (3,7 milliards $). Le premier est notamment devenu milliardaire en 2021 suite à un mouvement de spéculation sur Reddit, qui avait fait bondir la valeur des parts de la compagnie de jeux vidéo GameStop.
Autres personnages notables de la liste de Forbes : Pier-Karl Péladeau (3,5 milliards $), Jean Coutu (3,5 milliards $), et les héritières du promoteur immobilier israélien David Azrieli, Naomi et Sharon Azrieli, concentreraient quant à elles 5 milliards $.
La fortune de la famille Desmarais, dont des membres évitent depuis plusieurs années le classement Forbes, est évaluée à plus de 12 milliards $ par le magazine Maclean’s en 2025.